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Attendues comme le Messie pour guérir des maladies encore incurables, les biotechnologies ont-elles répondu aux espoirs qu'elles suscitent depuis des décennies ? Aujourd'hui, les biomédicaments, issus des sciences du vivant, ont déjà considérablement accru la qualité et l'espérance de vie de plus de 250 millions de patients dans le monde. Dans le cas du sida, en l'espace de dix ans, le taux de décès a chuté de 90 % grâce aux progrès réalisés, de la découverte des inhibiteurs de protéase jusqu'aux quadrithérapies. Petite piqûre de rappel : les chances de survie des malades n'excédaient pas vingt-six mois en 1990. La mise au point d'un vaccin anti-sida n'en demeure pas moins « un défi pour les chercheurs en raison de la complexité et de la variabilité du virus, qui s'attaque directement au système de défense de l'organisme », explique Joe Cohen, vice-président de la R&D au sein de GlaxoSmith- Kline Biologicals. Il n'empêche. De nombreux laboratoires publics et privés se sont engagés sur cette piste de recherche dès la découverte du VIH en 1983, et, à l'heure qu'il est, certaines approches élaborées à partir du génie génétique sont en cours d'évaluation clinique chez l'homme.
Des thérapies plus ciblées
Autre exemple marquant : la polyarthrite rhumatoïde. Cette maladie, qui condamnait les patients à d'atroces souffrances et à une inexorable déformation des membres, est combattue plus efficacement avec des médicaments innovants. « L'arrivée des anticorps monoclonaux a révolutionné le traitement de la polyarthrite rhumatoïde », souligne Alain Clergeot, vice-président du comité « biotech » du Leem (Les Entreprises du médicament) et président de Chugai Pharma France. L'arsenal biomédical progresse aussi dans la lutte contre les cancers, grâce à l'élaboration de thérapies plus ciblées visant à détruire les tumeurs ou à ralentir leur prolifération. Il s'agit d'éviter d'endommager les tissus sains et de supprimer ainsi les effets secondaires agressifs des chimiothérapies classiques. De grands espoirs reposent sur l'apoptose, ou suicide cellulaire programmé.
Si les vaccins font figure de précurseurs dans l'utilisation de micro-organismes vivants, c'est l'insuline recombinante qui a incarné la première famille de médicaments nés du génie génétique. Cette réplique de l'insuline humaine, issue de la recherche de Genentech et commercialisée par le laboratoire Eli Lilly en 1982, fut un gage de sécurité pour les personnes diabétiques. Et l'élaboration récente de nouvelles formulations à libération contrôlée vise à alléger les contraintes quotidiennes des patients.
Aujourd'hui, le marché des biomédicaments arrive à maturité, avec une bonne centaine de traitements disponibles. Pour la première fois, en 2006, plusieurs molécules d'origine biologique ont bousculé le classement des dix meilleures ventes de médicaments, en France et dans le monde. A l'instar de l'Aranesp, l'un des produits phares du leader mondial des biotechnologies, Amgen, qui est une protéine de nouvelle génération dérivée de l'érythro- poïétine (EPO) stimulant la fabrication des globules rouges par l'organisme. Indiquée dans les cas d'anémies sévères liées à une insuffisance rénale grave ou en accompagnement de chimiothérapies, elle est prescrite sous surveillance médicale stricte, car il ne faut pas dépasser un taux d'hémoglobine de 12 grammes par décilitre de sang, pour écarter tout risque cardio-vasculaire. Même performance à l'actif de l'Enbrel, commercialisé par Amgen aux Etats-Unis et par le groupe pharmaceutique Wyeth en Europe, qui est un anticorps monoclonal dédié aux maladies auto-immunes, notamment la polyarthrite rhumatoïde et le psoriasis. « Ces nouveaux traitements sont considérés par les médecins comme des avancées majeures, dont le service médical rendu est reconnu par les autorités de santé », commente Marc de Garidel, vice-président d'Amgen International pour l'Europe du Sud.
De nouveaux « blockbusters »
A l'échelon mondial, une vingtaine de médicaments d'origine biologique ont acquis l'an dernier le statut de « blockbusters » ; autrement dit, ils génèrent un chiffre d'affaires annuel supérieur au milliard de dollars. Avec quelque 150 à 200 nouveaux biomédicaments attendus dans les cinq prochaines années, ce marché devrait représenter, selon les estimations du cabinet américain de conseil en stratégie Arthur D. Little, 110 milliards de dollars à l'horizon 2011 contre 59 milliards en 2006.
A l'origine de thérapies très novatrices, les biotechnologies jouent aussi un rôle primordial dans le processus de découverte de candidats médicaments plus classiques, issus de molécules chimiques. Elles aident, en effet, à résoudre l'un des problèmes majeurs auxquels sont confrontés les laboratoires pharmaceutiques : l'explosion de leurs coûts de recherche et développement. En vingt ans, le budget nécessaire au lancement d'un nouveau traitement a décuplé pour frôler la barre du milliard de dollars. Pourquoi ? Seules 10 % des molécules entrant en développement clinique - il comporte trois phases d'essais sur l'homme et nécessite une dizaine d'années - ont une chance d'obtenir une autorisation de mise sur le marché. Autrement dit, 90 % des cibles découvertes, qui mettent en oeuvre des mécanismes d'action de plus en plus complexes, ne voient jamais le jour. Or, « c'est justement ce taux d'échec qui a beaucoup alourdi le coût d'un médicament au cours des dernières années », souligne Mélanie Karbe, vice-présidente et partenaire de Booz Allen Hamilton, spécialisée dans les sciences de la vie. Il faut savoir qu'il représente plus de 70 % de cette facture astronomique et que ses causes sont dues, dans 40 % des cas, à la mise en évidence trop tardive d'effets secondaires. Une solution efficace pour sortir de cette spirale infernale consiste à utiliser les nouveaux outils prédictifs, issus des biotechnologies, mis au point par des spécialistes de la « drug discovery », à l'exemple de la société française Cerep. La plupart des laboratoires pharmaceutiques mondiaux font appel à son expertise de prédiction et de détermination précoce des effets secondaires. « L'américain Eli Lilly est l'un des premiers à avoir compris qu'il est nécessaire de connaître et de prédire l'activité biologique d'une molécule chimique avant de l'avoir testée chez l'homme », explique Thierry Jean, PDG de Cerep. Une approche préventive qui aurait peut-être évité à Merck de devoir retirer l'anti-inflammatoire Vioxx du marché, à cause des risques cardio-vasculaires encourus par les patients hypertendus.
Course à l'innovation
Pour soigner leur compétitivité sur un marché de la santé où la concurrence est acharnée, les leaders pharmaceutiques cherchent à dénicher les molécules les plus innovantes, issues aujourd'hui pour moitié des biotechnologies. Dans ce but, ils n'hésitent pas à dépenser des sommes pharaoniques en recherche et développement. Pourtant, tout cet argent n'achète pas les deux sésames de la découverte, la créativité et la réactivité, que freine leur structure pyramidale. Pourquoi ne s'inspireraient-ils donc pas du modèle plus interactif des petites sociétés de biotechnologies ? Une approche stratégique inimaginable il n'y a pas si longtemps, que le britannique GlaxoSmithKline a transposée le premier, avec l'organisation d'unités autonomes dédiées chacune à une aire thérapeutique clef, et fonctionnant en réseau comme autant de grandes start-up. Vu les effets bénéfiques sur la productivité de sa recherche interne, cette solution est devenue contagieuse. Pfizer ou encore Roche lui ont emboîté le pas.
S'il est vital pour les leaders pharmaceutiques de prendre le tournant des biotechnologies, le médicament de demain sera-t-il pour autant 100 % biologique ? « On aurait tort d'opposer les molécules issues de la pharmacie classique aux médicaments d'origine biologique, car ils sont très complémentaires », insiste Marc Cluzel, le successeur de Gérard Le Fur à la tête de la R&D de Sanofi-Aventis. Un diagnostic confirmé par Alain Clergeot : « Si l'apport des biotechnologies renforce l'arsenal thérapeutique pour combattre des pathologies que l'on ne réussit pas encore à traiter, tous les médicaments n'en seront pas pour autant demain d'origine biologique. »
Cependant, étant donné l'enjeu pour la santé publique, les start-up de biotechnologies, dont l'essence même est la découverte de ces nouvelles biomolécules, sont devenues la cible de toutes les convoitises. Logique, dans ces conditions, que les groupes pharmaceutiques rivalisent à coups de milliards de dollars pour mettre la main sur leurs thérapies les plus prometteuses.
CHANTAL HOUZELLE
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