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Sanofi-Aventis est entré dans une période à hauts risques. Menacé par Apotex, un petit fabricant de génériques canadien, le laboratoire français risque de perdre l'intégralité des revenus aux Etats-Unis du Plavix, un anticoagulant qui représente le dixième de ses bénéfices mondiaux. L'affaire vient même de faire tomber le patron de Bristol-Myers Squibb, le partenaire américain de Sanofi qui commercialise le Plavix aux Etats-Unis. Pour Sanofi, rien n'est encore joué : la justice américaine a autorisé Apotex à vendre les stocks de médicaments déjà livrés aux pharmacies, mais le procès en contrefaçon doit reprendre en janvier. C'est une sorte de cessez-le-feu, mais la guerre n'est pas terminée.
Sanofi souffre déjà. Son cours de Bourse a perdu 14 % en deux semaines, une dégringolade inhabituelle dans un secteur considéré comme défensif. Le numéro trois mondial de la pharmacie a dû revoir sévèrement à la baisse ses prévisions de bénéfices pour tenir compte de l'effondrement des ventes du Plavix. L'affaire qui secoue le champion tricolore rappelle, s'il en était besoin, l'importance du marché américain pour les laboratoires, et son fonctionnement très spécifique, fondé sur le risque et la récompense.
Les Etats-Unis représentent la moitié des ventes mondiales des groupes pharmaceutiques, et les deux tiers de leurs bénéfices. Les prix y sont libres, ce qui permet aux laboratoires de vendre leurs produits à des niveaux très élevés lorsqu'ils sont protégés de la concurrence, comme l'est le Plavix. L'anticoagulant de Sanofi, souvent pris pendant plusieurs mois, coûte plus de 4 dollars par jour. En France, les comprimés sont vendus 2,13 euros, presque deux fois moins cher.
Une fois que les investissements en R&D ont été amortis, les marges des fabricants peuvent facilement dépasser les 90 % aux Etats-Unis. C'est donc un eldorado pour les géants de la pharmacie, qui y sont tous très présents pour en tirer avantage. Sanofi réalise plus du tiers de ses ventes outre-Atlantique. A première vue, ce système pénalise le patient. Les organismes payeurs rechignent de plus en plus à payer de tels prix pour les médicaments, et les malades y sont en grande partie de leur poche. Les industriels, bien sûr, analysent le système américain d'une autre façon. Pour eux, les prix élevés permettent de récompenser le risque qu'ils prennent en investissant massivement dans la recherche de traitements innovants - Sanofi consacre 4 milliards d'euros par an à sa R&D.
Ces prix élevés sont aussi une opportunité pour les fabricants de génériques. Vendue jusqu'à 30 % moins cher que l'original, la « copie » du Plavix commercialisée par Apotex a conquis 75 % des ordonnances américaines en moins de trois semaines. Face à cette déferlante, Sanofi et Bristol-Myers Squibb n'ont pas pu faire grand-chose, à part accorder quelques remises aux distributeurs. Les ventes du médicament de marque se sont effondrées. Attirés par le prix plus intéressant du produit d'Apotex, les organismes payeurs américains ont massivement fait basculer leurs patients vers les génériques, ce qui leur a fait économiser, du jour au lendemain, des dizaines de millions de dollars.
Mais la médaille a un revers. Plus lucratif, le marché américain est aussi beaucoup plus risqué pour les laboratoires. Appâtés par cet énorme gâteau - les ventes annuelles de Plavix aux Etats-Unis frôlent les 4 milliards de dollars -, les fabricants de génériques dépensent des dizaines de millions en frais d'avocats pour attaquer les brevets devant les tribunaux. Peu importe s'ils perdent la plupart du temps. Quand ils gagnent, sur un gros produit comme le Plavix, c'est le jackpot. La législation américaine accorde en effet six mois d'exclusivité au « génériqueur » qui a reçu le premier l'approbation des autorités sanitaires pour son médicament. Une mesure entrée en vigueur dans les années 1980 pour favoriser le développement des génériques. Pendant ces cent quatre-vingts jours, Apotex peut ainsi pratiquer une réduction de prix de 20 % ou 30 %, suffisamment attrayante pour le consommateur, mais il n'est pas obligé de casser les prix, ce qui lui assure de très confortables marges.
« Les prix des génériques américains sont trois à quatre fois supérieurs aux nôtres », rappelle le patron de Biogaran, l'un des leaders des génériques en France. A l'issue des six mois d'exclusivité, c'est la curée. Dix, quinze, vingt génériqueurs, ou plus, lancent tous leur produit le même jour, et les prix s'effondrent, parfois de 90 %.
Cet équilibre typiquement américain, entre défense de la propriété intellectuelle et soutien aux génériques, est constamment remis en question par des firmes comme Apotex d'un côté, et par de grands laboratoires comme Sanofi de l'autre. Avec les tribunaux pour terrain de bataille.
Début 2005, Merck a perdu, par décision d'un juge de Washington, dix ans d'exclusivité pour son Fosamax, un médicament contre l'ostéoporose. Une grande victoire pour l'israélien Teva, numéro un mondial des génériques. Mais ces derniers mois, les juges américains ont plutôt eu tendance à conforter les brevets des grands laboratoires. Eli Lilly a gagné son procès face à trois génériqueurs l'an dernier. Le laboratoire basé dans l'Indiana pourra continuer à vendre au prix fort son Zyprexa, un traitement de la schizophrénie, jusqu'en 2011. Et Pfizer a obtenu gain de cause en décembre pour son anticholestérol Tahor, premier médicament du monde avec un chiffre d'affaires annuel de plus de 12 milliards de dollars. Le numéro un mondial de la pharmacie était attaqué par le génériqueur indien Ranbaxy.
L'issue du procès sur le Plavix sera donc scrutée de près par les spécialistes du secteur. Si le brevet de Sanofi est conforté, ce sera une victoire supplémentaire pour les grands laboratoires. Les Etats-Unis resteront ce qu'ils sont aujourd'hui, un eldorado aux prix élevés où le risque de la R&D est récompensé par une stricte interprétation des droits de propriété intellectuelle. Si c'est Apotex qui gagne, ce sont au contraire les fabricants de génériques qui seront incités à prendre encore plus de risques pour contester les brevets et faire baisser le prix des médicaments.
VINCENT COLLEN
Tous droits réservés (2006) LES ECHOS
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