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D'après l'Apheis, le projet de nouvelles normes antipollution européennes exposerait davantage les individus aux particules polluantes que... les normes actuellement en vigueur aux Etats-Unis.
L'Europe de la santé et de l'environnement serait-elle en train de régresser ? On peut se le demander à écouter les spécialistes de la pollution atmosphérique qui lancent, cette semaine, un cri d'alarme. Plusieurs associations de chercheurs viennent de publier une pétition contre le projet européen Cafe de réviser à la baisse les normes de qualité de l'air. A l'occasion du congrès de Munich sur les maladies respiratoires et du congrès parisien sur la santé et l'environnement, ceux-ci ont prévenu que le vote de la directive programmée au Parlement le 26 septembre ira à l'encontre de la santé publique.
La procédure européenne était programmée depuis 1999, date de la dernière directive sur le contrôle de la teneur atmosphérique en particules d'un diamètre de moins de 10 microns. La Commission avait alors enjoint ses pays membres de tout faire pour éviter de dépasser la concentration annuelle de 40 microgrammes par millimètre cube et des concentrations maximales journalières de 25 microgrammes par millimètre cube (20 après 2010). Cette nouvelle directive ne devait donc être qu'une remise à jour des taux pour tenir compte du progrès des connaissances. Il s'agissait en particulier de durcir les règlements contre les particules les plus fines de moins de 2,5 microns de diamètre, très néfastes pour le système respiratoire. Les discussions entamées l'an dernier ont abouti à un projet bien différent. Elles prennent bien en compte cette nouvelle donne mais à des maxima entre 20 et 25 microgrammes, des seuils que les recherches ont rendu anachroniques. « L'OMS a recommandé un maximum de 10 microgrammes, les Etats-Unis ont fixé une limite de 15 microgrammes » , s'insurge Denis Zmirou-Navier, coresponsable du congrès parisien.
Des groupes d'influence
Pis encore, les nouvelles dispositions ouvrent la porte à des assouplissements de leur application dans chaque Etat membre. « Contrairement à la précédente directive, les gouvernements ne seront plus obligés d'inclure dans leurs mesures la présence naturelle de particules issues des feux de forêts, par exemple. Comme on ne peut les discriminer, on pourra tout faire dire aux concentrations. Avec les nouvelles normes, ce sera aussi plus simple de justifier une exemption autour d'un site industriel », prévient Dan Wartenberg, président de l'association d'épidémiologie environnementale Isee.
« Nous subissons les pressions simultanées de deux groupes d'influence : les secteurs traditionnellement émetteurs de particules et les grands aéroports », décrypte Denis Zmirou-Navier.
« Dans l'état actuel des négociations, nous préférerions conserver la précédente directive » , affirme de son côté Sylvia Medina de l'Institut national de veille sanitaire. Dans le cadre du programme européen Apheis, l'épidémiologue a modélisé le nombre de décès prématurés que les différentes normes permettent de réduire. Un savant calcul qui met en relation le niveau d'exposition des personnes les plus vulnérables de la population avec les données d'impact des études. Ses conclusions rejoignent celles du groupe d'experts mandaté par la Commission lors de la préparation de la directive. Au mieux, le projet de directive européenne ferait moitié moins bien que les normes américaines, au pire un tiers. « Ces estimations ne calculent que la mortalité mais il faut considérer tous les impacts moins quantifiables comme les maladies » , prévient Sylvia Medina.
L'Europe confirme donc son retard sur le sujet, la plupart de ses villes dépassent le seuil journalier de 25 microgrammes alors que l'atmosphère américaine franchit rarement la barre des 20. Cet effet est connu, il dérive de la préférence européenne pour la motorisation diesel, plus productrice de particules que celle à essence. Denis Zmirou-Navier doute même de l'amélioration de l'air urbain en France, avancée par un rapport de l'Institut français de l'environnement. Selon l'Ifen, le niveau des 4 polluants les mieux observés (ozone, dioxyde de soufre et d'azote, particules fines) a baissé de 10 % en 2004-2005 par rapport aux deux années précédentes. Pour le scientifique, les méthodes de mesure sont trop anciennes, les standards actuels montrent plutôt une stabilité des pollutions.
Le congrès parisien a aussi confirmé tout le mal que pensent les chercheurs de la pollution de l'air intérieur. Plus que l'air atmosphérique encore, car il concerne 90 % du temps de vie des populations. Presque ignorée il y a quelques années, cette problématique fait désormais l'objet de recherches surtout dans les pays anglo-saxons, qui représentent 80 % des publications en toxicologie environnementale.
« On sait que, depuis trente ans, la qualité de l'air intérieur a baissé car le choc pétrolier a débouché sur une forte isolation des logements qui ne respirent plus. Cela, alors que de nouveaux matériaux, toxiques, sont apparus » , rappelle Michèle Froment-Védrine, directrice de l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail.
Les chercheurs affinent aujourd'hui l'étude de toxicité des principaux suspects comme les composés organiques volatils ou les champignons, accusés de produire des toxiques mal connus. L'objectif est de fixer des seuils pour réglementer la composition chimique des équipements intérieurs. Aujourd'hui, les programmes sondent les logements, les écoles, les piscines ou l'âtre souvent vicié des foyers du tiers-monde. Au Honduras, des chercheurs ont ainsi comparé l'exposition des familles équipées de poêles à cheminée avec celles directement enfumées. Certaines équipes se penchent déjà sur les meilleures techniques d'aération des pièces, sachant qu'il faut chasser les dégazages toxiques tout en évitant d'importer les polluants extérieurs.
S'ils tirent la sonnette d'alarme, les chercheurs tentent d'éviter la dramatisation. Certains rappellent d'abord que la toxicologie environnementale reste une science jeune, avec ses incertitudes. Comme l'a martelé Nino Kuenzli, les modèles d'exposition restent approximatifs. Quant aux conséquences de ces pollutions, elles sont encore discutées. Un praticien pneumologue assure n'avoir jamais vu mourir quelqu'un de la pollution, du tabac oui. Pour Alfred Spira, responsable scientifique du congrès et chercheur à l'Inserm : « Ces pollutions ne devraient quand même pas entraîner une régression de l'espérance de vie, contrairement à l'obésité. » Tous, en revanche, s'accordent au moins sur les risques de dégradation de la santé et donc sur la qualité de vie.
MATTHIEU QUIRET
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