Pas besoin d'aller à Boston, San Diego ou Singapour pour comprendre les règles du jeu de l'attractivité internationale. A une heure et demie de Paris par avion, Dublin bouillonne de projets et affiche ouvertement sa nouvelle prospérité. La capitale irlandaise, désormais une des plus cosmopolites d'Europe, se réjouit de la mondialisation et ne semble craindre ni le plombier polonais ni le chercheur chinois.
L'industrie pharmaceutique joue un rôle majeur dans cette mutation. Tous les grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux possèdent au moins une unité de production dans l'île. A elle seule, la capitale abrite une quarantaine d'implantations, depuis Abbott à Solvay, en passant par AstraZeneca, Bristol Myers-Squibb, GlaxoSmithKline, Ipsen, Johnson & Johnson, Merck, Pfizer, Sanofi-Aventis ou Servier. La presse locale n'hésite pas à qualifier ces entreprises de « trésor national ».
Micheal Martin, le ministre en charge de ces dossiers, dirige un ministère aux responsabilités très étendues : « Entreprise, commerce et emploi ». Le pays se flatte du rang de premier exportateur mondial de produits médicaux. « C'est le résultat d'une politique scientifique et technologique démarrée il y a une vingtaine d'années. Cela passe par un encouragement permanent des collaborations entre le monde académique et les industriels » , remarquait récemment Micheal Martin.
La bataille de la production étant pratiquement gagnée, le pays cherche aujourd'hui à monter en gamme. Les prochaines étapes sont d'une autre envergure. D'abord, il s'agit de pérenniser les implantations existantes en donnant des assurances aux industriels en place. Deuxième priorité : sauter dans le train de la production des biomédicaments, prochain challenge des industries de santé.
Cap sur les biotechnologies
Le pays veut enfin devenir un eldorado de la recherche pharmaceutique. La récente décision de l'américain Amgen de construire à Cork un centre de recherche employant 1.100 personnes a été saluée par tous les observateurs comme le signal du départ de ce nouveau défi. « C'est exactement le genre d'investissement que nous attendions. Des projets de haut de gamme venant de leaders mondiaux et employant du personnel très qualifié » , juge Micheal Martin. Mais les gens de Dublin ne voient pas tous d'un bon oeil cette agitation croissante. « En quinze ans, tout a changé sauf la pluie et la couleur du ciel » , se plaint un chauffeur de taxi, nostalgique de la tranquillité et des loyers d'antan.
Le champion des investissements est sans conteste le laboratoire américain Wyeth. Au cours des trente dernières années, le groupe a injecté près de 3 milliards de dollars et créé plus de 3.000 emplois dans ses cinq usines. Wyeth possède à Grange Castle une des plus grosses usines de production de médicaments par voie biotechnologique du monde. Plus de 1,2 milliard d'euros ont été injectés dans ce projet. A la clef, près de 1.300 emplois dont les deux tiers concernent des techniciens ou des ingénieurs hautement qualifiés.
En début d'année, le pays a annoncé la création d'un institut spécialisé dans la production, la recherche et la formation dans le domaine des biotechnologies (NIBRT). Cet investissement public de 72 millions d'euros sur le campus de l'université de Dublin (University College Dublin) est lui aussi destiné à renforcer les compétences de l'île. Pas moins de quatre institutions y sont associées : l'UCD, le Trinity College, la Dublin City University et l'Institute of Technology Sligo. L'objectif est simple : favoriser la R&D et former des biotechnologues dans une discipline en plein boom : la fabrication de protéines thérapeutiques par des organismes vivants.
Là encore, il s'agit d'anticiper les besoins futurs des entreprises. « C'est un signal qui confirme notre volonté de créer un environnement favorable aux industriels. Les biomédicaments et les procédés de production biotechnologiques sont des activités stratégiques pour notre développement » , indiquait le ministre Martin en présentant ce programme. « Le plus impressionnant c'est la cohérence des acteurs et l'engagement permanent des pouvoirs publics en faveur de la recherche et de l'innovation » , confirme Laurent Perret, directeur de la recherche chez Servier. Le laboratoire français se prépare à passer un accord-cadre avec l'UCD et envisage de quintupler son engagement dans la recherche dans la verte Erin . « Ce n'est pas pour des raisons fiscales. Il existe un formidable état d'esprit et un nombre impressionnant de talents dans le pays » , ajoute Laurent Perret.
Singapour et Porto Rico
Attirés par cette renaissance, de nombreux expatriés rentrent au pays avec de solides responsabilités, un bon carnet d'adresses et de très bons salaires. Le nouveau directeur scientifique de l'UCD a ainsi passé vingt et un ans de sa vie aux Etats-Unis avant de reprendre le chemin de Dublin. Le nouveau pari irlandais n'est pas gagné pour autant. Une récente enquête (voir encadré) montre que le pays a perdu du terrain face aux deux étoiles montantes du secteur : Singapour et Porto Rico.
A coups de subventions et de centres d'excellence, les « trois îles de la pharma » se livrent une compétition sans merci pour attirer les champions des technologies du futur. « Pour l'Irlande ce n'est que justice. Au XIXe siècle, notre pays a dominé la recherche et l'innovation dans le monde médical grâce à des pionniers comme Graves, Stokes, Corrigan ou Conway », indique le professeur Dermot Kelleher au Trinity College. Signe des temps, l'UCD et le Trinity Collège, places fortes historiques de la culture irlandaise, se disputent désormais les meilleurs scientifiques du monde. Chacun revendique ses gloires nationales passées. Le premier a accueilli James Joyce dans ses rangs et le second a formé Samuel Becket.
Les chiffres clefs
- L'Irlande exporte tous les ans environ 37 milliards d'euros en produits médicaux.
- Au cours des six dernières années, les investissements des industriels ont atteint 4,3 milliards d'euros.
- Les taxes payées par les industriels de la pharmacie représentent 3 milliards de dollars par an.
- Le nombre d'emplois directs dans ce secteur est passé de 5.200 en 1988 à 24.000 en 2005.
- Environ 1.200 emplois nouveaux sont créés tous les ans depuis cinq ans.
Les six critères de l'attractivité
Les industriels de la pharmacie installés en Irlande ont publié l'an dernier les critères majeurs pour quantifier l'attractivité technologique et industrielle d'un pays en vue d'une implantation : le niveau d'éducation, la qualité des infrastructures, le coût de l'énergie, les taxes, le coût des opérations industrielles et les investissements en R&D. Selon ces travaux, l'Irlande et plus généralement l'Europe ont perdu du terrain par rapport à leurs concurrents mondiaux. La taxe sur les sociétés est ainsi de 10 à 12 % en Irlande contre 3 à 4 % à Porto Rico et 0 % à Singapour. La qualité des infrastructures comprend désormais le traitement des déchets, qui prend une place croissante dans les décisions des industriels.
ALAIN PEREZ
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