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Alors que les Européens font jeu égal avec leurs concurrents en termes financiers, le Vieux Continent perd du terrain face aux laboratoires d'outre-Atlantique dans la course à la découverte de nouvelles molécules.
Dans quels pays seront produits les médicaments innovants de la prochaine génération ? Les industriels européens se posent régulièrement cette question. Pour une bonne raison. Dans la course à la découverte de nouvelles molécules, le Vieux Continent perd régulièrement du terrain face aux laboratoires d'outre-Atlantique. Deux données illustrent ce recul. Jusqu'au milieu des années 1990, les deux rivaux se partageaient à égalité le marché de molécules innovantes. Mais à partir de 1995, la créativité européenne s'est tarie. En 2002, sur un total de 29 médicaments autorisés par les agences sanitaires dans le monde, 13 étaient issus de laboratoires américains, 8 venaient d'Europe et 7 du Japon (un venant d'un pays autre).
Depuis, cette tendance s'est confirmée. Près des trois quarts des percées thérapeutiques enregistrées ces trois dernières années proviennent d'Amérique. Dans une majorité de cas, ces innovations ont été initiées dans le tissu universitaire puis transférées à un industriel qui se charge du développement et des essais cliniques. Le système fonctionne selon un processus bien rodé avec une chaîne d'acteurs scientifiques et financiers où tout le monde trouve son compte. La montée en puissance des médicaments fabriqués par des procédés biotechnologiques est venue conforter l'hégémonie américaine.
Les Européens ont pris conscience des risques de « délocalisation » de leur R&D. « La recherche joue un rôle pivot dans le secteur de la pharmacie. Elle doit s'appuyer sur des partenariats solides entre le public et le privé » , martèle Pierre Le Sourd, président du LEEM Recherche, l'association qui regroupe la quarantaine de producteurs de médicaments et de matériel de santé de toutes nationalités implantés en France. L'an passé, ces industriels ont injecté 3,7 milliards d'euros dans la recherche et le développement dans le domaine de la santé. Le quart a été investi dans les développements précliniques et 21 % dans des études de phase IV (post-AMM).
Encourager les partenariats
En termes financiers, les Européens font sensiblement jeu égal avec leurs concurrents. L'an passé, les labos du Vieux Continent ont investi un total cumulé de 20,495 milliards d'euros dans la R&D (8 % de leur chiffre d'affaires), contre 23,93 milliards d'euros pour leurs concurrents d'outre-Atlantique (14,7 % du chiffre d'affaires). Aujourd'hui, plus personne ne conteste l'efficacité du système de recherche américain, largement soutenu par des fonds publics.
Tous les grands laboratoires du Vieux Continent ont d'ailleurs investi dans des centres de recherche installés outre-Atlantique, à proximité des grandes universités américaines. Mais la partie n'est pas jouée. Le fonctionnement du vivant est loin d'être élucidé et le décryptage de la cascade d'interactions chimiques qui pilotent le fonctionnement de l'usine cellulaire est un casse-tête où « tout ou presque reste encore à découvrir » .
Les groupes européens, sous la conduite de Jonathan Knowles, directeur de la recherche du suisse Roche, ont lancé une Initiative technologique commune (JTI, « joint technology initiative ») destinée à doper les recherches précompétitives de l'Europe de la pharmacie. « Il s'agit essentiellement de créer les conditions favorables à l'innovation, d'augmenter les moyens, de donner de la flexibilité et d'encourager les partenariats entre les chercheurs académiques et les acteurs industriels », résume Emmanuel Canet, de chez Servier. Quatre aires thérapeutiques ont été sélectionnées : cancer, neuropsychiatrie, diabètes, maladies infectieuses/inflammation. Lancé à la demande de la Commission européenne, ce projet baptisé « Médicaments innovants pour l'Europe » (IMI) doit bénéficier d'un budget de l'ordre de 400 millions d'euros financés à parité par les industriels et Bruxelles.
Faire travailler ensemble des concurrents n'est pas une mince affaire. L'opération a donc commencé par l'identification des « boîtes à outils scientifiques » existant dans chaque pays. Il s'agit en fait de repérer les équipes académiques « haut de gamme », de sélectionner les meilleurs, le tout sans trop heurter les susceptibilités nationales. Il est également prévu de créer trois ou quatre centres de production de lots prototypes de médicaments sur le continent. L'objectif est apparemment simple : faire sauter les goulots d'étranglement qui ralentissent la mise sur le marché de molécules innovantes. « Une de nos faiblesses réside dans la lenteur pour passer du concept à la mise en pratique », estime le directeur général de l'Inserm, Christian Bréchot. Parmi les points noirs, figurent la prédiction des effets thérapeutiques et des effets secondaires (toxicologie prédictive). La découverte de marqueurs biologiques ou génétiques permettant de sélectionner les populations de malades réceptifs à une molécule active est un autre enjeu de taille.
Un surcoût préoccupant
Au bout du compte, c'est peut-être la complexité de la tâche qui va redonner sa chance à la vieille Europe. Selon Hervé Chneiweiss, spécialiste de la biologie cellulaire au CNRS, « l'avenir est dans la biologie intégrative ». Cette discipline en émergence tente de prendre en compte l'ensemble de la cascade d'événements et de signaux qui régulent le fonctionnement d'une cellule. Dans le cas du cancer, on sait désormais que certaines cellules souches sont plus sensibles à la cancérisation que des cellules différenciées. Selon Hervé Chneiweiss, la connaissance de ces « troubles de la différenciation cellulaire » est une piste de première importance pour découvrir de nouvelles stratégies anticancéreuses.
De son côté, Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France, s'inquiète de la « maladie réglementaire » qui gagne du terrain au nom du principe de précaution. « Le surcoût de la réglementation devient préoccupant et, souvent, ces précautions ne sont pas justifiées. Il faudrait appliquer des critères scientifiques à l'établissement de ces règlements », réclame l'ancien directeur général de l'Institut Pasteur.
ALAIN PEREZ
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