|
Les experts qui se sont rendus dans l'océan Indien en février et en mars, ont constaté un déficit dans l'observation du vivant, et notamment dans la connaissance de la biologie des vecteurs, comme le moustique « aedes albopictus ».
Chikungunya dans l'île de la Réunion et à Mayotte, grippe aviaire en Europe, SRAS en Asie, dengue dans les Caraïbes, maladie de Chagas en Guyane. Les foyers de maladies infectieuses se multiplient, prenant de court les services de santé et déclenchant parfois des réactions de panique dans les populations. A chaque fois, ces maladies provoquées par des virus connus ont frappé de façon inattendue en ignorant les frontières. « En empruntant les transports aériens, un virus pathogène est capable de faire le tour de la planète en soixante-douze heures », résume le professeur Antoine Flahault, chef du département de santé publique à l'hôpital Tenon à Paris et responsable de la cellule de coordination sur le chikungunya. « La veille sanitaire est devenue une composante clef de la santé publique. Il s'agit de détecter le démarrage des épidémies le plus tôt possible » , indiquait récemment le ministre de la Santé, Xavier Bertrand.
Une question préoccupe tous les acteurs de santé : quelles sont les relations d'interdépendance qui lient les humains, les parasites et les vecteurs des maladies ? Selon une logique souvent imparable, les premiers subissent les attaques des seconds, qui sont transportés par les troisièmes. Le réchauffement de la planète risque d'aggraver cette cohabitation forcée en faisant remonter vers le nord le terrain de chasse de nombreux insectes porteurs de pathogènes.
Cette menace est prise au sérieux par de nombreux pays développés. Le département de la Défense américain envisage de se doter d'un réseau d'observatoires répartis dans le monte entier et principalement dans les pays en développement de la ceinture tropicale. Objectif : détecter le plus rapidement possible l'émergence d'une épidémie en s'appuyant sur des technologies d'analyse ultrarapides. Les CDC (Centers for Disease Control and Prevention), le réseau fédéral spécialisé dans la surveillance sanitaire basé à Atlanta, sont au coeur de cette approche préventive. Le réseau des CDC est devenu célèbre dans le monde entier après avoir repéré l'émergence du sida en Californie à partir de quelques cas jugés atypiques par un jeune médecin. Le système de surveillance épidémiologique américain couvre 122 villes. Il est le seul à fonctionner en temps réel.
En réalité, tout le monde découvre aujourd'hui que la menace des maladies infectieuses a été largement sous-évaluée par les systèmes de santé. Après l'affaire chikungunya, la France a décidé de mettre en place un centre de recherche spécialisé dans les maladies tropicales basé dans l'océan Indien. « Les chercheurs devront comprendre comment surviennent les épidémies et déterminer les instruments nécessaires pour assurer la surveillance. Cet observatoire aura pour vocation d'éclairer le politique » , indique Antoine Flahault. Officiellement baptisé « Centre de recherche et de veille sur les maladies émergentes », il bénéficiera d'un budget de 2,2 millions d'euros qui pourrait être abondé par des fonds européens.
Il fera appel aux structures existantes à la Réunion (modestes) et devra collaborer avec l'antenne de l'Institut Pasteur installée à Madagascar, très expérimentée dans les maladies tropicales. « Nous savons détecter l'apparition d'une maladie, mais nous ne disposons d'aucun outil prédictif précis. On ne sait pas par exemple prévoir ce qui pourrait se passer l'année prochaine à la Réunion. Nous devons donc développer nos capacités de modélisation. Nous avions vu arriver l'épidémie de chikungunya aux Comores. Ensuite le virus est resté quelque temps à l'état dormant à la Réunion » , indique le directeur général de l'institut de veille sanitaire Gilles Brücker.
Les missions d'experts qui se sont rendues dans l'océan Indien en février et en mars ont constaté « un déficit massif dans l'observation du vivant » et notamment dans la connaissance de la biologie des vecteurs (le moustique « aedes albopictus »). Selon de nombreux spécialistes, le croisement des données épidémiologiques recueillies sur le terrain avec un système d'information géographique numérique (SIG) pourrait rendre de précieux services dans le domaine de la modélisation sanitaire. Une prévision à six jours de l'évolution d'une épidémie rendrait de sérieux services aux responsables de la santé.
Comportements humains
Outre les connaissances scientifiques indispensables pour anticiper l'évolution d'une épidémie, de nombreux experts réclament la collaboration de spécialistes en sciences humaines et sociales. Les comportements humains face à une menace épidémique sont assez mal connus et réservent parfois des surprises. A la Réunion, les enquêtes ont révélé que 30 % de la population ne croyait pas à la responsabilité des moustiques dans la propagation de la maladie. L'épidémie a également confirmé le risque de l'automédication « sauvage ».
Les autochtones se sont rués sur les antipaludéens classiques largement utilisés dans la région (comme la Nivaquine), dès que ses effets (antiviraux et anti-inflammatoire) ont été rapportés. « Tout le monde a pris un peu n'importe quoi. Dans la région, la Nivaquine est utilisée contre toutes les fièvres » , indique Bernard-Alex Gaüzere, du centre hospitalier Félix-Guyon à la Réunion. Des essais sont en cours pour tester l'efficacité réelle de cette molécule et de nombreux experts craignent une surconsommation.
En Guyane française, c'est la maladie de Chagas qui inquiète les experts de l'INVS. Cette affection grave est transmise par des punaises. Elle touche plus de 15 millions de personnes en Amérique latine, notamment dans le Cône sud du continent (Brésil, Argentine, Chili). Le cycle de contamination du parasite (« T. cruzi ») passe par un insecte arthropode qui infecte les animaux domestiques et les hommes avec des conséquences cardio-vasculaires sérieuses. La Guyane est très exposée à ce risque par l'arrivée massive de populations immigrées. La déforestation accentue également cette menace qui jusqu'à présent ne touchait que des zones peu peuplées. Dans ce contexte de réémergence des maladies infectieuses, l'Agence nationale de la recherche (ANR) a lancé une quinzaine de projets de recherche pour un total de 5 millions d'euros. Parallèlement, ce retour des maladies infectieuses relance l'intérêt des industriels et des gouvernements pour les vaccins qui restent la meilleure parade contre ces fléaux.
Les priorités de recherche sur le chinkugunya
- Mettre au point des systèmes de diagnostic rapides.
- Déterminer le profil génétique des malades pour expliquer les différences de réactions graves ou bénignes.
- Répertorier les différentes souches de virus circulant.
- Evaluer l'action des médicaments antipaludéens existants (Nivaquine et Chloroquine).
- Déterminer la posologie de ces molécules en préventif et en curatif.
- Entamer les travaux sur un vaccin.
ALAIN PEREZ
Tous droits réservés (2005) LES ECHOS
|