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Quand ils sont malades, les chimpanzés sauvages savent dénicher, dans la forêt tropicale, les plantes dont ils ont besoin pour soulager leurs maux.
« Les chimpanzés consomment plus de 150 plantes pour se soigner. » Sabrina Krief s'est lancée dans une carrière hors du commun : elle étudie le comportement alimentaire des chimpanzés dans la forêt africaine. Cette vétérinaire de trente-deux ans s'intéresse en fait à une étonnante capacité de nos cousins, celle de trouver dans leur environnement des remèdes aux bobos quotidiens d'une vie de singe : troubles de la digestion, parasites intestinaux, fièvres, crise de paludisme...
On savait depuis longtemps que les animaux pouvaient distinguer les plantes des aliments toxiques. Depuis une vingtaine d'années, les scientifiques ont mis en évidence une intelligence plus subtile : l'utilisation raisonnée de molécules actives fournies gratuitement par la flore tropicale. « Quand ils sont malades, les chimpanzés sauvages mangent des plantes en petites quantités pour soulager leurs maux. Pour l'instant, nous ne savons pas si ce savoir est inné ou acquis par un apprentissage » , ajoute Sabrina Krief. De très nombreux exemples d'automédication à base de fleurs, de feuilles ou d'écorces ont été observés par les chercheurs dans le parc naturel de Kibale, en Ouganda, abritant près de 1.500 chimpanzés. Un travail sur le terrain qui demande des trésors de patience, des talents d'escaladeur, le sens de l'observation et un flair de pisteur.
Observer à distance
Tout contact à moins de cinq mètres avec les animaux étant proscrit, il faut se tenir à distance en se contentant de noter et de filmer leur gestes ou d'analyser leurs traces organiques : selles, urines. Parfois, on dispose de quelques gouttes de sang, quand deux adultes se sont écharpés suite à une sordide querelle de pouvoir dans le groupe. « Tous les jours, vers 6 heures du matin, il faut grimper dans les arbres pour observer le réveil des singes dans les nids qu'ils ont construits la veille. Quand un animal est malade, son comportement se modifie. » Le plus souvent, le malade quitte le groupe et part en quête de la pharmacie du coin. C'est là que la poursuite devient délicate.
Le territoire d'un groupe d'une cinquantaine de chimpanzés est d'environ 25 kilomètres carrés. Avec son mari photographe, Sabrina Krief ne craint plus les pièges du parc ougandais. Situé à 1.500 mètres d'altitude dans l'ouest du pays, ce site est une réserve protégée composée de forêt primaire, de marécages et de conifères. Les chimpanzés apprécient particulièrement les figuiers qui leur offrent le gîte et le couvert. La station de recherche de Kibale regroupe une équipe de chercheurs internationaux spécialisée dans l'étude des grands singes.
Avec le temps, des liens affectifs se sont créés entre les observateurs et les observés. « Les chimpanzés se sont habitués et ne manifestent plus d'agressivité. Il n'y a pas besoin de les marquer. Je suis capable de les reconnaître tous, même de dos. Certains ont perdu une main ou une phalange dans un piège. » Derrière ces travaux se cache une autre aventure : la découverte de médicaments utiles pour l'homme. « Il existe près de 500.000 plantes sur la planète. A ce jour, moins de 10 % ont été répertoriées. La nature est une importante source de diversité biochimique » , ajoute Sabrina Krief.
Lorsque les effets bénéfiques d'une substance ont été repérés, des échantillons sont expédiés à l'Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) de Gif-sur-Yvette et au Muséum national d'histoire naturelle de Paris où Sabrina Krief mène ses recherches. Le laboratoire Servier, lui aussi intéressé par la richesse biologique de la forêt tropicale, finance une partie des travaux. L'industriel voit dans ces recherches une source complémentaire d'enrichissement de sa collection de principes actifs à visée thérapeutique. Une première piste concerne une molécule efficace contre la malaria. Les chimpanzés se protègent préventivement contre ce fléau transmis par des moustiques en mâchant des feuilles d'un arbre local (Trichilia rubescens). Ces végétaux sans valeur nutritive sont, semble-t-il, consommés délibérément par les singes pour leur effet antipaludéen qui a été confirmé in vitro.
Transmettre le savoir
L'existence d'une « culture médicale » chez les chimpanzés ne fait pas l'unanimité chez les chercheurs. Le mode de transmission de ce savoir entre les générations demeure inconnu, même si certaines observations montrent des femelles chimpanzés éduquant leurs petits à la mastication d'écorces. Ils apprennent également à rouler des feuilles urticantes dans leur bouche ou à avaler des poignées de terre sélectionnée pour se purger des parasites intestinaux. « Les singes sauvages sont mieux protégés contre les vers que les animaux en captivité qui reçoivent des vermifuges en permanence » , commente Sabrina Krief. Plus du tiers des plantes médicinales utilisées par les singes font d'ailleurs partie de la panoplie des médecines traditionnelles utilisée par les populations humaines locales.
Tout comme les hommes, les singes associent spontanément le sucré au plaisir alimentaire. En revanche, les substances amères sont assimilées au poison et déclenchent un phénomène de rejet. Pourtant, la plupart des plantes médicaments sont des alcaloïdes au goût désagréable. Pour se soigner, les singes doivent donc vaincre leur répulsion envers des produits instinctivement perçus comme dangereux pour la santé. Ils doivent aussi décider de la posologie adaptée à chaque remède. « Toutes les plantes qui soignent sont aussi des toxiques » , rappelle Sabrina Krief.
De nombreuses inconnues restent donc à élucider et l'unité de recherche ougandaise a du pain sur la planche. « Nous aimerions bien savoir si les singes sont capables de soigner de façon préventive et détecter à quel moment de la maladie ils décident de se soigner. L'idéal serait de disposer de moyens de mesure non invasifs pour affiner notre diagnostic. Nous envisageons de récupérer les moustiques gorgés de sang qui les ont piqués à des fins d'analyse », indique Sabrina Krief. La chercheuse française repart en juin pour une nouvelle mission sur les hauts plateaux ougandais. Objectif : percer le secret de la pharmacopée des chimpanzés.
Les grands singes menacés
· De nombreux experts prévoient la disparition de la planète des grands singes vivant à l'état sauvage.
· Il ne reste plus que 200.000 chimpanzés et moins de 100.000 gorilles en Afrique.
· La population des bonobos est estimée à 20.000 individus sur le continent noir.
· L'orang-outan pourrait disparaître dans les dix ans, suite à la destruction des forêts malaises et indonésiennes.
ALAIN PEREZ
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