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En deux mois, H5N1 est devenu l'ennemi public numéro un. Ce tueur redoutable est en fait un micro-organisme extrêmement rudimentaire : un petit génome comprenant à peine huit segments d'ARN abrités dans une minuscule sphère creuse. Cette coquille lipidique est hérissée de plusieurs centaines de protéines. Ces antennes de communication signent aussi son identité. Comme tous les virus, H5N1 n'a qu'une seule ambition dans la vie : assurer sa descendance. Livré à lui-même, il est incapable de fabriquer les briques chimiques dont il a besoin pour fabriquer ses clones. Il doit donc trouver un sous-traitant pour produire à sa place des clones par milliers.
Une seule stratégie est possible : parasiter une cellule vivante et détourner l'extraordinaire efficacité de l'usine cellulaire. La prise de pouvoir se déroule en 3 étapes principales, dignes d'un roman de John Le Carré. D'abord, on entame une liaison amicale avec la cible. Ensuite, on entre discrètement dans la forteresse en leurrant les défenses locales. Enfin, on prend le contrôle du centre de communication. L'opération doit se dérouler très rapidement pour échapper à la police du système immunitaire. Des anticorps patrouillent en permanence dans l'organisme à la recherche des intrus.
Deux familles de protéines jouent un rôle essentiel dans cette opération commando : l'hémagglutinine (H) et la neuraminidase (N). Ces molécules vont servir d'intermédiaires essentiels dans le processus. L'enveloppe lipidique extérieure du virus est traversée par plusieurs centaines de glycoprotéines de la famille H et des molécules de type N moins nombreuses. Dans un premier temps, les spicules H se lient à une molécule présente à la surface de la cellule : l'acide sialique. Ce couplage utilise une technique classique dans le monde du vivant : le système clef-serrure. Quand deux molécules de formes complémentaires s'associent, elles déclenchent un signal qui actionne à son tour une cascade d'événements. Cette étreinte entre la protéine H et l'acide sialique va être fatale pour la cellule. Les deux membranes fusionnent et la cellule donne au virus l'autorisation d'entrée dans le sanctuaire.
Un curieux hybride
Une fois dans la place, H5N1 libère son ARN. Ce matériel génétique est rapidement transporté dans le noyau, puis intégré dans le génome du noyau. La cellule applique sans discuter les nouvelles instructions venant du poste de commandement. La production de particules virales par la machinerie cellulaire commence, suivie par l'assemblage des virions. C'est là qu'intervient la famille N. Elle coupe la liaison entre les virus nouvellement produits et la cellule en attaquant de nouveau l'acide sialique. Les virus fraîchement produits sont libérés. Ils quittent la cellule épuisée et le cycle recommence.
Les antiviraux actuellement disponibles (inhibiteurs de la neuraminidase) interviennent précisément à cette étape. Ils limitent donc la prolifération virale. Mais les capacités de reproduction d'un virus sont énormes et exponentielles. Pour être efficaces, les antiviraux doivent être administrés moins de quarante-huit heures après la première infection.
On connaît actuellement une quinzaine de familles H et neuf types de N. Mais de nombreux sous-types ont été repérés par les spécialistes. Des variations parfois minimes de la forme de la protéine H peuvent changer du tout au tout une des caractéristiques principales d'un virus pandémique : sa nouveauté par rapport au système immunitaire, son affinité pour les cellules pulmonaires humaines, sa pathogénicité (sa virulence), sa transmissibilité entre humains (sa contagiosité).
Après une fantastique chasse, une équipe de chercheurs américains a réussi à reconstruire le fameux virus responsable de la pandémie de 1918-1919. Ce terrible tueur, responsable d'une quarantaine de millions de morts après la Première Guerre mondiale, était en fait un curieux hybride associant des protéines de différentes origines.
L'examen de tissus posthumes prélevés sur des corps d'Inuits conservés dans le permafrost arctique ont révélé la carte génétique du coupable. Il est pratiquement certain que cette souche « exceptionnellement virulente » d'origine aviaire était passée par un hôte intermédiaire, vraisemblablement le porc. Du coup, les chercheurs se sont lancés dans une course au séquençage génétique de toutes les souches qui émaillent l'histoire de la grippe de ces cent dernières années. Pour l'instant, la souche H5N1 est très faiblement transmissible à l'homme.
En Asie, où près de 2 milliards de personnes ont probablement croisé le virus, une centaine de cas d'infection ont été rapportés. La tradition de commerce des animaux vivants, le grand nombre d'élevages familiaux et la promiscuité entre les hommes et les animaux expliquent ces infections.
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Une souche très faiblement pathogène pour l'homme
A la fin septembre, 115 cas de contamination humaine par le virus H5N1, ayant provoqué 59 morts, avaient été notifiés à l'OMS. Ce bilan échelonné sur 22 mois confirme que cette souche est très faiblement pathogène pour l'homme. En revanche, ce virus a beaucoup évolué depuis sa première identification à Hong Kong en 1997. Cette forme était fortement pathogène pour les poulets (mortalité proche de 100 % en quarante-huit heures). A l'époque, les autorités de l'ex-colonie anglaise n'ont pas lésiné : 1,5 million d'oiseaux détruits en trois jours.
Depuis décembre 2003, de nombreuses flambées se sont déclarées en Asie, conduisant à la destruction de plus de 50 % des petit élevages ruraux, qui sont une importante source de revenus et assurent environ un tiers des besoins protéiniques de ces populations.
Ces épisodes ont mis en évidence plusieurs évolutions atypiques : la capacité du H5N1 d'infecter des espèces voisines, l'augmentation de sa pathogénicité chez les volailles et l'extension de l'épizootie à des mammifères. Des chats domestiques ont été expérimentalement infectés, de même que des tigres nourris avec des cadavres de poulets. En revanche, les canards sont des « vecteurs silencieux » et ne semblent pas affectés par le virus tout en le portant. Dernier sujet d'interrogation, les cas d'infection humaine (survenus en trois phases distinctes) ont été plus graves chez les enfants et les jeunes adultes. |
ALAIN PEREZ
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