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Current entry 79.  Grippe aviaire : de la menace à la psychose
Le virus H5N1 est porteur d'une charge émotionnelle spécifique : le SRAS, dont le coût humain a été de 800 décès, et qui a amputé la croissance mondiale....17/10/05


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Résumé

Les Européens s'inquiètent actuellement du risque d'introduction directe que constituent les zones d'hivernage africaines. Les oiseaux européens pourraient y être en contact avec des oiseaux infectés par le virus de la grippe aviaire, avant de migrer vers l'Europe au printemps 2006.

La réémergence, en 1997, à Hong Kong, du virus H5N1, sa persistance depuis cette date en Asie du Sud-Est malgré des mesures énergiques d'abattage et de destruction des volailles et sa diffusion récente, jusqu'aux portes de l'Europe, ont ravivé les craintes d'une pandémie. Ces inquiétudes se fondent en particulier sur le souvenir de la « grippe espagnole » de 1918 (50 millions de morts), sur celui de la « grippe asiatique » de 1957 (4 millions de décès) et de la grippe dite de Hong Kong (1 million de morts).

 

L'ampleur du danger dépend du temps nécessaire au virus pour être en mesure d'affecter directement l'homme et, bien sûr, de sa virulence. A ce stade, les quelque soixante victimes du H5N1 (sur près de 120 personnes atteintes) semblent avoir été toutes en contact direct avec des volailles infectées. Toutefois, les scientifiques sont unanimes à considérer que le virus pourrait, à terme, affecter l'homme directement, soit en se croisant avec des virus grippaux classiques (comme ce fut le cas en 1957 et en 1968), soit en opérant une adaptation directe à l'homme, comme ce fut le cas en 1918.

Deux études américaines récentes ont ajouté à l'inquiétude. En effet, le génome du virus de 1918 a été séquencé et le virus a pu être recréé. Les conclusions de ces travaux montrent que le virus de 1918, de type aviaire, s'est adapté à l'homme à l'issue de mutations. Certaines de ces mutations sont déjà présentes dans le virus actuel H5N1. Toutefois, la plus grande prudence s'impose car le potentiel exact pour H5N1 de devenir pandémique ne peut pas être évalué avec précision. Comme le déclare Dick Thompson, porte-parole de l'OMS, « à ce stade, H5N1 n'est pas pandémique mais a le potentiel pour le devenir »

S'il le devenait, l'OMS estime qu'il pourrait tuer entre 2 et 7,4 millions de personnes. D'autres estimations font état de dizaines de millions de victimes potentielles. L'imprécision de ces chiffres en dit long sur l'incertitude des évaluations. Quoi qu'il en soit, le virus actuel semble particulièrement virulent puisque le taux de décès des personnes infectées est de 50 %, même si ce chiffre est certainement à relativiser, les patients ayant été généralement traités en phase déjà avancée de la maladie.

Compte tenu de ces enjeux, la toute première priorité est d'éradiquer la maladie à la source, avant que le virus n'ait le temps de devenir pandémique. C'est ainsi que 140 millions de volailles ont été abattues, essentiellement en Asie du Sud-Est depuis 2003.

Force est pourtant de constater que ces mesures n'ont pas permis d'endiguer la progression du virus chez l'animal puisque, parti de Hong Kong en 1997, il a touché la Corée du Sud en 2003, le Vietnam, la Thaïlande, l'Indonésie, la Chine, le Japon et la Malaisie en 2004, le Kazakhstan, la Sibérie, l'Oural, le Tibet et la Mongolie en 2005. Sa présence est confirmée désormais en Turquie et en Roumanie.

Si ces mesures d'abattage se sont révélées inefficaces, c'est que les infrastructures locales étaient le plus souvent inadaptées à la gravité de la situation : nombre insuffisant de vétérinaires capables de détecter efficacement les nouveaux cas en temps réel, manque de laboratoires équipés pour confirmer le diagnostic, insuffisantes indemnisations des éleveurs qui préfèrent pour certains cacher la vérité.

C'est ainsi qu'au Cambodge, au Laos, en Thaïlande et au Vietnam, la maladie est désormais endémique chez l'animal. La vaccination animale, efficace lorsqu'on est capable de sélectionner avec certitude les bêtes saines, est parfois freinée de crainte de compromettre les exportations. Le temps perdu est précieux car il faut environ trois ans et quelques dizaines de millions de dollars par pays touché pour éradiquer la maladie par le renforcement des infrastructures vétérinaires et la vaccination animale.

 

Renforcer les équipes sanitaires

C'est la raison pour laquelle la FAO, qui a levé 30 millions de dollars à cet effet, a besoin de 70 millions supplémentaires au minimum. Compte tenu de cette situation, le virus est condamné à se propager au gré des routes choisies par les oiseaux migrateurs. La crainte principale pour l'Europe résulte d'un risque d'introduction indirecte à partir des zones d'hivernage africaines des oiseaux européens où ceux-ci pourraient rencontrer des oiseaux contaminés.

Le rempart de l'éradication du virus sur ces lieux d'émergence s'étant effondré, la deuxième palissade consiste à protéger les volailles domestiques du contact avec des oiseaux sauvages potentiellement contaminés. Au-delà, en cas d'explosion de la pandémie, deux voies sont ouvertes : le traitement et la vaccination des humains. Pour ce qui est du traitement, le principal antiviral disponible sur le marché, le Tamiflu, produit par Roche, peut limiter les effets de la maladie, même si une étude à paraître le 20 octobre dans la revue « Nature » décrit un cas de résistance au Tamiflu chez une fillette vietnamienne. Un autre antiviral, le Relenza, produit par GSK, est également disponible.

Toutefois, la montée en cadence de la production de ces molécules constitue un problème difficile à résoudre. Quant au vaccin, il faut attendre, pour le produire, de connaître la nature exacte de la version du virus qui se serait « humanisée ». En outre, la hausse de la production de vaccins souffre de la relative faiblesse de l'attractivité de ce segment de marché pour les laboratoires pharmaceutiques. Sanofi-Aventis serait appelé à jouer un rôle majeur en ce domaine. Au-delà de la production d'antiviraux et de vaccins, le développement de la grippe aviaire a d'ores et déjà généré des perspectives économiques nouvelles pour certains acteurs : production de masques, prise en charge de l'abattage et de l'incinération des volailles, mise à disposition des entreprises de bases de données...

Toutefois, le développement de telles activités est négligeable au regard des effets récessifs que générerait la simple crainte d'une transmission à l'homme, en particulier sur le tourisme et les transports. Car la grippe aviaire est porteuse d'une charge émotionnelle spécifique : le SRAS, dont le coût humain a été de 800 décès - alors qu'une grippe « classique » génère chaque année 500.000 morts -, a amputé la croissance de 30 milliards de dollars !

Si H5N1 ou ses avatars génèrent une véritable pandémie nécessitant des mesures d'isolement et de restriction des échanges, les conséquences sur la croissance mondiale pourraient prendre des proportions dramatiques, s'ajoutant à un coût humain potentiel, dont l'ampleur demeure largement indéterminée.

Au total, nul ne peut évaluer actuellement la probabilité de donner naissance à une pandémie. Mais ce qui paraît certain, à la lumière de l'histoire récente, c'est qu'une pandémie se produira un jour à nouveau, comme le constate l'OMS. « Nous savons que nous sommes condamnés à une pandémie de grippe mais nous ne savons pas quand elle se produira ni quel virus en sera la cause. »

Ainsi, s'il est vrai que la « prime d'assurance » que constituerait un renforcement des structures sanitaires dans les zones à risque coûte de l'ordre de la centaine de millions de dollars, n'est-il pas irrationnel de tarder à la payer, eu égard aux coûts humain et économique gigantesques que constituerait l'occurrence du risque ?

 

FRANÇOIS AUQUE

Tous droits réservés (2005) LES ECHOS

Source
Les Echos
Date publication
17/10/05
 Thèmes
  Politique de santé

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