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La recherche-développement, joyau et moteur du secteur pharmaceutique, est au coeur de la polémique.
« La Vérité sur les compagnies pharmaceutiques ». Sous ce titre accrocheur se cache un réquisitoire contre l'un des plus puissants secteurs du monde industriel. L'auteur de ce pamphlet, Marcia Angell, est médecin, professeur à l'université Harvard et ancienne éditrice en chef de l'un des plus prestigieux journaux médicaux du monde : le « New England Journal of Medecine ». L'ouvrage paraît ce mois-ci dans sa version française, traduit par le professeur Philippe Even, ancien doyen de la faculté de médecine Necker à Paris. La première édition de cette enquête à l'été 2004 avait jeté un trouble considérable dans le milieu pharmaceutique américain. La seconde version ne limite pas ses critiques aux laboratoires.
Comme l'indique Philippe Even, l'ouvrage, « d'une puissance critique dévastatrice », est aussi « une sérieuse remise en cause de nos institutions académiques, de nos sociétés, de nos journaux et associations et plus généralement de la profession [médicale] tout entière, de ses leaders à ses exécutants. Tous les médecins auraient intérêt à se réveiller ». Au-delà des professionnels de santé, qui se sont laissé « influencer, pervertir et parfois corrompre », cette charge s'en prend aux agences d'homologation des médicaments, au monde politique et aux médias.
Les premiers sont jugés trop laxistes, avec des produits dont l'efficacité laisse parfois à désirer. Le second, particulièrement aux Etats-Unis, bénéficie des largesses d'une activité richissime devenu experte en lobbying institutionnel. Quant aux journalistes, « ils gobent sans protester » les chiffres mirobolants régulièrement lancés par « Big Pharma ». Tout le monde en prend pour son grade, mais les laboratoires restent les premiers visés. « Ce livre révèle le contraste saisissant entre l'incroyable puissance financière de l'industrie pharmaceutique et le tarissement plus incroyable encore des découvertes de nouveaux médicaments réellement innovants. Plus l'industrie thésaurise pour ses actionnaires, moins elle produit pour les malades » , juge le professeur Evin.
Mystifications en série
La recherche-développement, joyau et moteur du secteur, est au coeur de la polémique. Marcia Angell n'y va pas par quatre chemins : dans ce domaine, comme dans celui des essais cliniques, les laboratoires sont passés maîtres dans l'art de la mystification. L'auteur conteste l'un des dogmes les mieux établis dans le milieu : le coût de développement des nouvelles molécules, fixé à 800 millions de dollars. Ce montant a été calculé initialement par un organisme de recherche proche de l'industrie, le centre Tufts, près de Boston. Son directeur, Joseph Di Masi, a annoncé cette donnée « en grande fanfare et à coups de cymbales » en novembre 2001. Selon l'auteur, il s'agit là d'un « nombre imaginaire ». En fait, ce montant se rapporte « aux coûts de développement d'un très petit nombre de médicaments ».
De plus, ce ticket d'entrée ne concerne que les médicaments développés en interne et en totalité par un laboratoire (« self-originated NME », ou nouvelles entités moléculaires). Mais les industriels n'utilisent que rarement cette stratégie. Dans plus de la moitié des cas, ils se contentent de faire leur marché dans les laboratoires de recherche publique américains, devenus les véritables innovateurs en matière de pharmacopée. La majorité des anticancéreux et des antirétroviraux (contre le VIH) actuellement sur le marché ont ainsi été découverts par des équipes universitaires. Le plus souvent, ces médicaments, rachetés par Big Pharma, sont ensuite vendus au prix fort. « Dès l'instant où le gouvernement transfère la propriété intellectuelle à une compagnie, il perd tout contrôle sur les prix », ajoute Marcia Angell.
Essais cliniques sponsorisés
L'autre gros travers des laboratoires est leur tendance à se copier mutuellement. « Depuis longtemps, l'industrie pharmaceutique ne commercialise plus guère de molécules innovantes, mais elle témoigne d'un art inépuisable pour accommoder les restes, les «me too» n'étant que de nouvelles versions des plats précédents ».
Après ces hors-d'oeuvre, on en vient au plat principal : les essais cliniques. En théorie, cette obligation réglementaire est le juge de paix incontestable de l'innovation thérapeutique. Là encore, les laboratoires ont l'art de masquer la vérité. « La plupart des essais sont sponsorisés par les compagnies elles-mêmes. En soi, cette sponsorisation ne signifie pas ipso facto leur non-fiabilité. Mais l'industrie ne se borne pas à les financer, elle exerce un contrôle de plus en plus étroit sur leur organisation, sur leur mise en oeuvre et sur l'analyse, la présentation et la publication ou non des résultats, et cela est tout à fait nouveau. » Une enquête menée en 2002 par l'université Duke (Durham) portant sur environ 10.000 essais montre que 95 % d'entre eux sont menés sans comité indépendant. « De multiples biais infiltrent aujourd'hui les essais cliniques, et il y a de nombreuses preuves que les chercheurs connectés avec une grande firme favorisent ses produits. » Plusieurs affaires récentes, dont la « saga du Vioxx », largement décrite dans l'ouvrage, illustrent ce travers.
Dans ce contexte, quel peut être l'avenir d'une industrie qui, de toute évidence, produit d'excellents médicaments et vaccins qui sauvent des millions de gens ? Marcia Angell rend d'ailleurs hommage aux industriels et rappelle qu'elle n'aurait pas passé sa vie au « New England Journal of Medecine » si elle n'avait pas cru « à la valeur de la recherche médicale et à celle des traitements innovants ». Mais le mal est ailleurs, et les dérives sont récentes. Depuis une dizaine d'années, l'industrie pharmaceutique « s'est éloignée de sa mission originelle » et a perdu une bonne partie de sa formidable image de gardien de la santé de l'humanité. Excès d'angélisme ? Marcia Angell ne le pense pas. « Les citoyens ne croient plus une seconde que les firmes aient besoin de ces prix stratosphériques pour couvrir les coûts de recherche-développement ».
ALAIN PEREZ
Tous droits réservés (2005) LES ECHOS
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