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Spécialiste des maladies infectieuses, Jean-Claude Manuguerra est l'un des meilleurs experts des épidémies. Ce virologue de l'Institut Pasteur a suivi de près les flambées de grippe aviaire en Asie.
Que pensez-vous des mesures de prévention contre la grippe aviaire mises en place en France et à l'étranger ?
D'une manière générale, la France bénéficie d'administrations de terrain compétentes, dans le domaine agricole et dans celui de la santé, qui ont permis la mise en place d'un plan de veille sanitaire efficace, renforcé en juin 2003. Les responsables politiques se sont aussi montrés à la hauteur en consultant de nombreux scientifiques et en consacrant plusieurs dizaines de millions d'euros au stockage d'antiviraux.
Je n'en dirais pas autant de l'action communautaire. Pour l'instant, le plan européen de prévention contre la grippe aviaire, sur laquelle nous, experts, travaillons pourtant depuis longtemps, est une vraie coquille vide. Sa seule valeur ajoutée a consisté dans la mise en réseau des systèmes de surveillance. Et pas un centime n'a été débloqué pour les médicaments antiviraux.
Cela dit, c'est d'abord au niveau national qu'on lutte efficacement contre une épidémie. On peut utilement interconnecter les dispositifs de chaque Etat, mais je suis en revanche très méfiant sur les vertus de la centralisation des systèmes de prévention. Quand les Pays-Bas ont fait face à une flambée de grippe aviaire en 2003, ce sont eux, et eux seuls, qui ont réglé le problème.
Les difficultés d'éradication d'une épidémie viennent souvent du fait que, localement, le travail est mal fait. En ce sens, les grands organismes comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS) peuvent être très précieux pour combattre l'infection à la source. L'OMS a été exemplaire dans la lutte contre le SRAS. Il faut maintenant qu'elle s'empare du cas de la grippe aviaire et joue son rôle de catalyseur. C'est d'abord au niveau du foyer initial de la contagion, en Asie du Sud-Est, qu'il faut agir, mais sans se comporter en terrain conquis.
Comme jugez-vous le risque de propagation ?
Il existe plusieurs niveaux de perception du risque. Le premier niveau concerne l'épizootie elle-même. On voit que, malgré une lutte féroce et quelque 150 millions de volailles abattues, le virus H5N1 persiste en Asie du Sud-Est depuis 1997. C'est d'abord, pour ces pays, un problème économique, l'élevage représentant une source de protéines et de revenus importante. Parallèlement, on assiste à une extension en tache d'huile de la contagion via les oiseaux migrateurs jusqu'en Sibérie, zone de reproduction des migrateurs très importante. On suppose que le virus pourrait être conservé dans les glaces, ce qui complique l'éradication.
La grande nouveauté, c'est que ce virus H5N1 est directement transmissible à l'homme. Les oiseaux sont, certes, à l'origine de tous les virus grippaux, mais ceux qui ont causé les deux dernières grandes épidémies humaines ont été transmis à l'homme par l'intermédiaire du porc. Cette fois, la transmission est directe.
Concernant les dangers de propagation en Europe, l'Afssa (1) a rendu un avis très intéressant en analysant les trajets des oiseaux migrateurs. Il en ressort que le risque théorique d'entrée directe du virus en Europe est nul ou négligeable. Les risques indirects - via les transports d'animaux, le passage d'un élevage à l'autre, le transport aérien, etc. - sont plus pernicieux et dépendent en grande partie des règles sanitaires.
Votre réaction à la décision des Pays-Bas de confiner les volailles ?
Cette décision unilatérale se comprend, compte tenu de ce que les Néerlandais ont vécu en 2003. Mais c'est de la poudre aux yeux. Quand une mesure est décidée, il faut être certain de son niveau de mise en place. Il n'y a pas de problème pour les élevages professionnels, mais comment voulez-vous la faire appliquer dans les poulaillers familiaux ?
L'apparition d'une nouvelle pandémie est jugée inévitable par l'OMS. Jugez-vous ces prévisions catastrophistes ?
Pour faire des prévisions, il faut disposer de modèles et la modélisation dans ce domaine est encore floue. Je pense néanmoins intuitivement qu'il y a 8 chances sur 10 pour qu'une pandémie survienne dans les cinq ans. Cependant, je ne suis pas fataliste. La probabilité que le type H5N1 se recombine en virus transmissible d'homme à homme est réelle mais faible. Mais cette probabilité augmente sensiblement avec l'accroissement de la population d'oiseaux infectés - sans forcément être malades - et avec la densité de la population humaine exposée. Tout dépend aussi des conditions sanitaires locales. On sait notamment que l'étape du plumage est la plus propice à la contagion. C'est pourquoi il ne faut surtout pas relâcher les efforts sur les foyers asiatiques, où les risques d'épidémie sont élevés.
Quelles sont les possibilités de vaccination ?
La technique de génétique inverse accélère aujourd'hui la mise au point des vaccins. D'autre part, il est désormais possible d'enregistrer au niveau européen les maquettes des vaccins contre la souche H5N1 en cours d'essai. En simplifiant la procédure de demande de mise sur le marché, cette mesure fera gagner de précieuses semaines. On sait aussi que ce n'est pas la souche H5N1 qui provoquera la pandémie, mais une autre souche mutante. Pour que les grands laboratoires aient intérêt à développer tout de même un vaccin prototype, il faut que les Etats participent au financement, comme le font déjà la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
(1) Agence française de sécurité sanitaire des aliments.
PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE DENIS
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