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Current entry 57.  La biotech française en panne de fonds
En l'absence d'un marché boursier actif, l'industrie française des biotechnologies doit trouver des relais financiers pour assurer la pérennité de ses quelque 300 jeunes entreprises. Sous peine de les voir disparaître ou passer sous pavillon étranger. Ainsi, le suisse Serono a racheté en 2002 l'un des fleurons tricolores, Genset, et s'apprête à transférer son centre de recherche d'Evry à Genève. Le projet de statut de jeune entreprise innovante cotée sera-t-il la solution ?...12/07/05


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Résumé

La plupart des « jeunes pousses » françaises ne tirent quasiment aucun revenu de la commercialisation de leurs produits, encore en phase de développement. Une situation qui freine les investisseurs. Entre la découverte d'une molécule et son autorisation de mise sur le marché, dix années s'écoulent, pendant lesquelles l'entreprise doit se procurer quelque 500 millions d'euros de financement.

 

Créées au début de la décennie 1990 par des entrepreneurs téméraires, les pionnières de la biotechnologie française, qui ont connu leurs lots de difficultés financières avant d'arriver à maturité, ont ouvert la voie dans un contexte réglementaire et législatif beaucoup moins favorable qu'aujourd'hui. Faute de pouvoir trouver les capitaux nécessaires à leur expansion dans l'Hexagone, où peu d'investisseurs étaient alors prêts à miser sur le secteur, certaines ont pris, à un stade précoce de leur développement, le risque de partir en quête de financements boursiers aux Etats-Unis, un pays où l'industrie biotechnologique a vingt ans d'avance sur la France. Le jeu en valait la chandelle. Car, avant de devenir profitable, une start-up qui développe des candidats médicaments susceptibles de révolutionner la médecine de demain doit se procurer quelque 500 millions d'euros sur une période de dix ans.

Un coût et un délai incompressibles entre la découverte d'une molécule prometteuse et l'obtention de l'aval des autorités de santé - l'Emea pour l'Europe, la FDA pour les Etats-Unis - pour sa commercialisation. Sans compter que cet accès à la Bourse, à une échéance raisonnable, se révèle indispensable pour ouvrir une porte de sortie aux capital-risqueurs qui ont injecté les premières dizaines de millions nécessaires au décollage de ces start-up. Mais faire ce grand écart technologique et culturel entre les deux rives de l'Atlantique n'a rien d'un long fleuve tranquille.

 

Genset va quitter la France

En 1996, la société Genset, vitrine tricolore de la recherche génétique, est la première à tenter l'aventure boursière aux Etats-Unis, sur le Nasdaq, entrant en même temps sur le nouveau marché français. Emportée par la vague génomique du printemps 2000, l'action alternera, de façon irrationnelle, succès et revers, jusqu'à épuiser les leviers du marché. Dans une situation financière précaire, Genset accepte, à l'automne 2002, l'OPA amicale lancée par le suisse Serono, pour construire un vrai projet industriel. Son centre de recherche d'Evry, devenu le Serono Genetics Institute, constitue le maillon génétique et génomique qui manque alors à la chaîne de production de protéines thérapeutiques recombinantes du leader européen et numéro trois mondial.

Pour pousser le processus d'intégration scientifique jusqu'au bout, le groupe suisse projette aujourd'hui le transfert des activités d'Evry vers son nouveau centre de recherche de Genève. Une fois l'opération entérinée - pas avant quelques mois -, le rachat de Genset par Serono restera la combinaison « idéale » entre deux acteurs du secteur des biotechnologies en Europe, mais cessera de faire figure de plus belle sortie industrielle réalisée en France.

Survenu il y a trois semaines, le limogeage, par un actionnariat très international, de Gérard Soula, PDG fondateur de Flamel Technologies, est un témoignage des risques encourus sur le marché financier américain. Créée en 1990, cette start-up lyonnaise spécialisée dans les microsystèmes de libération contrôlée des médicaments a dû s'introduire en 1996 sur le Nasdaq, seul marché à s'intéresser à cette époque à ce type de sociétés. Trop novatrice, même outre-Atlantique, elle verra son titre varier dans une fourchette de 1 à 10 dollars jusqu'au début 2003. Puis, sous l'effet de l'explosion des nanotechnologies à coups de milliards de dollars investis, l'action sera propulsée en 2004 tout près de la barre des 50 dollars. Fait rarissime pour une entreprise tricolore, le Nasdaq distinguera la performance 2003 de Flamel en invitant Gérard Soula à ouvrir sa séance du 3 février 2004 à New York.

Son éviction, seize mois plus tard, est le résultat de la dévalorisation rapide du titre, tombé sous les 20 dollars. Certes, la capitalisation a fondu de plus de moitié, à quelque 400 millions, mais reste très supérieure à celle des quelques sociétés françaises cotées, à savoir environ 130 millions d'euros pour Cerep ou NicOx sur Euronext Paris.

 

Fusionner pour entrer au Nasdaq

Au vu de ces expériences aléatoires, faut-il laisser les sociétés françaises les plus prometteuses chercher à accéder à tout prix au Nasdaq, marché de référence mondial, quitte à s'exiler aux Etats-Unis ? Quelle alternative leur offrir quand les portes de la Bourse nationale sont restées désespérément closes depuis l'introduction de NicOx en novembre 1999 ? Et ce n'est pas faute d'avoir essayé de les rouvrir. Meilleure candidate à la relance du processus boursier sur la place de Paris, Immuno-Designed Molecules (IDM) échouera dans sa tentative, en juin 2004. « Quand nous avons cherché à lever 80 millions d'euros sur le nouveau marché d'Euronext, les investisseurs français n'étaient pas prêts à acheter des titres d'une société qui n'avait pas encore de revenus issus de la commercialisation de ses produits. Ce qui est pourtant classique dans notre activité. Résultat : le prix de l'offre est resté bloqué dans une zone trop basse pour intéresser les investisseurs professionnels anglo- saxons », justifie Jean-Loup Romet- Lemonne, président fondateur d'Immuno-Designed Molecules, qui a mobilisé près de 100 millions d'euros de fonds privés depuis la création de son entreprise en 1993.

Comment rebondir ? L'expert français de l'immunothérapie cellulaire trouve, début 2005, une parade outre-Atlantique en opérant un rapprochement avec son partenaire Epimmune, coté sur le marché américain. Est-ce la solution idéale ? « Je ne pense pas : elle consisterait plutôt à n'avoir qu'un marché boursier européen équivalent au Nasdaq américain, répond Jean-Loup Romet-Lemonne. En attendant, il nous faut courir le risque d'une fusion avec une société étrangère pour accéder à une plate-forme professionnelle et adaptée à notre secteur. »

Il y a urgence. « Si rien n'est fait aujourd'hui, il n'est pas absurde de penser que l'investissement dans les entreprises françaises pourrait se tarir au cours des quelques années à venir, prévient Denis Lucquin, partenaire de Sofinnova Part- ners, pionnier du financement des biotechnologies en France. La grande absente qui provoque ce goulot d'étranglement, c'est la Bourse. Et ce n'est malheu- reusement pas Alternext qui pourra servir de tire-bouchon, car le secteur a besoin d'un marché réglementé pour construire un climat de confiance avec les investisseurs institutionnels et attirer des financiers internationaux de qualité. »

 

Crises de croissance

Un gel de la chaîne financière française qui a failli coûté cher, il y a quelques mois, à la société nîmoise Synt:em. Confrontée à un problème de refinancement après avoir engrangé 32 millions d'euros depuis sa création en 1995, l'entreprise choisit d'opter, en novembre 2004, pour la proposition de rachat de Sonus Pharmaceuticals, coté au Nasdaq. Revers de fortune : six mois plus tard, la société américaine renonce à cette opération afin de concentrer ses moyens sur son propre développement.

Une autre solution ? « Nous n'avons jamais eu autant de marques d'intérêt pour Synt:em et ses actifs. Nous sommes en discussion avancée avec une dizaine d'entreprises susceptibles de racheter la société ou qui cherchent à acquérir nos technologies et/ou nos produits », confie Michel Kaczorek, le président fondateur de Synt:em, aujourd'hui convaincu que sa société poursuivra ses activités, sous une forme ou une autre.

Mais, pour une entreprise française, la sortie industrielle ne passe pas forcément par la case internationale. Pour preuve, le sauvetage in extremis de Molecular Engines Laboratories par Cerep, créé en 1989 et coté à Paris, dont le parcours boursier n'a d'ailleurs pas connu de heurts particuliers.

Ces quelques cas représentatifs des difficultés financières rencontrées par les sociétés de biotechnologies, en France, sont symptomatiques d'une industrie en émergence qui, à l'image du passage de l'enfance à l'adolescence, grandit par crises de croissance. Pendant ses dix premières années d'existence, une entreprise de biotechnologies doit passer de l'état de « jeune pousse » au stade de laboratoire pharmaceutique.

C'est une métamorphose compliquée et subtile, qui exige à la fois souplesse, créativité et réactivité pour pouvoir s'adapter aux moindres modifications de l'environnement financier. « En permanence, tous les ingrédients du succès doivent être réunis : une recherche excellente, des produits originaux, un développement très professionnel, des accords industriels avec les «big pharma», un flux financier continu, une équipe soudée et un moral d'acier », témoigne Jean-Loup Romet-Lemonne, d'Immuno-Designed Molecules.

« Il n'y a pas de syndrome français. Je considère, pour ma part, que le cas de chaque société de biotechnologies mérite d'être individualisé avec ses fragilités particulières », relativise Jean-François Mouney, président du directoire de Genfit. Modèle atypique de la biotechnologie tricolore créé en 1999, cette société lilloise s'est construite grâce à l'apport de capital de cinq partenaires pharmaceutiques, sans faire appel au capital-risque, et a été bénéficiaire dès son premier exercice.

D'autres entreprises encore ont bien tiré leur épingle du jeu, à l'exemple de Neuro3D, Innate Pharma, Carex, Faust Pharmaceuticals, Novagali, Diatos, BioAlliance Pharma, GenOway, pour ne citer que quelques-unes des 300 sociétés nées, pour la plupart, dans le sillage de la loi sur l'innovation et la recherche de juillet 1999, qui a libéré l'énergie créative des chercheurs spécialisés dans les sciences de la vie.

 

Les pouvoirs publics interpellés

« La crise de financement actuelle est paradoxalement un signe positif de l'existence en France d'une industrie prometteuse. Il y a des centaines de jeunes compagnies, parmi lesquelles plusieurs dizaines pourraient devenir des champions internationaux à condition de réussir à lever les capitaux nécessaires à leur croissance, affirme Philippe Pouletty, président de l'association France Biotech. C'est un secteur stratégique pour la santé, l'environnement et l'économie. Mais l'Etat et le grand public n'ont pas encore compris l'ampleur des enjeux, alors même que la croissance, l'emploi, le traitement des maladies graves et le financement de la Sécurité sociale sont autant d'occasions de prendre conscience de son importance. »

Pourtant, la France est devenue la locomotive de l'incitation fiscale à l'innovation en Europe, grâce au statut de jeune entreprise innovante (JEI), en vigueur depuis le 1er janvier 2004. « Il faut plus que jamais conforter cette avancée majeure avec une mesure complémentaire en faveur des jeunes entreprises innovantes cotées (JEIC) », insiste Philippe Pouletty. Une lettre datée du 4 juillet et signée par les grands investisseurs spécialisés dans ce secteur interpelle le ministre Thierry Breton en ces termes : « L'absence d'un statut JEIC ouvert aux différents marchés boursiers, encadrés et réglementés, signifierait le coup d'arrêt à l'émergence du secteur des biotechnologies en France. » Dans ce cas, l'Etat dilapiderait l'argent public engagé et réduirait à néant l'effet des mesures incitatives prises en amont de la chaîne de l'innovation.

 

CHANTAL HOUZELLE

Tous droits réservés (2005) LES ECHOS

Source
Les Echos
Date publication
12/07/05
 Thèmes
  R&D
  Biotechnologie

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