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On peut être un éminent chercheur et trouver dans l'art les raisons d'espérer. C'est en tout cas une programmation du Théâtre de la Colline à Paris qui fait actuellement vibrer l'accent argentin d'Edgardo D. Carosella. Une pièce de Nicolas Fretel, « Le Projet HLA », met en scène la tragédie de l'incompatibilité biologique et morale, une appropriation publique de son propre sujet de recherche qui ne peut que ravir cet homme cherchant la réconciliation de la société avec la science. Le « missionnaire » n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai, sa marotte a déjà fait l'objet d'un sujet de bac au début du siècle.
Erudit au-delà de sa discipline puisqu'il co-dirige des thèses de philosophie à la Sorbonne et de DEA à l'Ecole normale, ce chef de service en recherche hémato-immunologie à l'hôpital Saint-Louis peut s'enorgueillir d'avoir résolu le paradoxe de la tolérance foeto-maternelle au début des années 1990. A l'origine du colloque « L'identité, soi et non-soi » qui commence aujourd'hui à l'Institut de France, Edgardo D. Carosella espère qu'il déclenchera une maïeutique auprès des philosophes. « Le système immunitaire est-il vraiment plus compliqué à comprendre que l'existentialisme ou l'épistémiologie ? » ironise le chercheur.
Pour la première fois, cette semaine, les deux Académies des sciences et des sciences morales et politiques se réunissent pour tenter de trouver un consensus autour de la question du soi et du non-soi, une réflexion sur l'identité qui pourrait à terme modifier les maladroites lois sur la bioéthique. Pourquoi organiser un colloque sur l'identité ?
Les scientifiques continuent de s'interroger sur l'identité de l'individu. Nous savons bien sûr à quel point chaque être est unique. Ma discipline, l'immunologie, fonctionne depuis l'après-guerre suivant le principe d'une dualité du soi et du non-soi, notre système immunitaire rejetant ce qui lui est étranger. Mon maître, Jean Dausset, a obtenu le prix Nobel en 1980 pour avoir montré l'existence des molécules. Il existe des centaines de ces protéines HLA, ce qui ouvre un nombre extraordinaire de combinaisons pour chaque individu et lui a permis d'affirmer que l'homme est unique. De leur côté, les généticiens affirment aussi l'unicité des individus à travers le patrimoine génétique, tandis que les neurologues rappellent que le nombre de connexions cérébrales possibles égale celui des particules élémentaires dans l'univers.
Pourtant, cette vision de l'individu unique est un peu étroite. Car nous avons décrit pour la première fois le mécanisme qui explique que la femme enceinte ne rejette pas son enfant. Dès les premiers jours après la fécondation, l'oeuf produit à sa surface une molécule HLA particulière, nommée HLA-G, qui le protège, tel un bouclier, contre les défenses de la mère. Plus tard, on s'est même rendu compte, en analysant les problèmes de l'érythème des femmes enceintes, que des cellules de l'enfant parviennent à migrer vers l'organisme de la mère et infiltrent ainsi le derme. On peut même en retrouver dans la peau vingt-sept ans après la dernière maternité et on sait aujourd'hui que l'enfant possède des cellules de sa mère et que ce partage existe chez les jumeaux. La nature nous apprend donc que « je suis mon soi mais aussi le soi de l'autre » !
Quels enseignements en tirez-vous ?
Les scientifiques se sont montrés excessifs dans l'affirmation de l'individualité, avec le risque inhérent de l'individualisme. Or la biologie montre avant tout que nous appartenons tous à la même espèce, que nous avons beaucoup plus de choses en commun que ce qui nous différencie. Prenons l'exemple de la mondialisation, elle ne réussira que si nous avons conscience d'appartenir à la même famille. Nos différences fondent le respect mutuel, à condition de ne pas oublier ce qui nous unit.
Pourquoi rassembler des scientifiques, des philosophes, des théologiens et des juristes ?
Chaque spécialité scientifique offre une fenêtre étroite sur l'individu, mais nous avons besoin d'une notion plus large que peuvent nous offrir les philosophes. On demande à des thésards, à des chercheurs : « Vos essais, vos recherches sont-ils éthiques ? », alors que leurs dernières réflexions philosophiques datent du bac ! On retombe alors dans ce qu'Umberto Ecco appelle l'éthique naturelle, celle de chacun. Mais ce n'est pas satisfaisant car en science, on commence toujours avec de bonnes intentions...
On attend pourtant plus les scientifiques sur ces questions d'éthique que les philosophes?
On a beau avoir remplacé la notion de morale par celle d'éthique, le problème reste le même. J'ai coutume de dire que la science a avancé trop vite par rapport à la philosophie. Jusqu'au XIXe siècle, les deux étaient au même niveau, mais depuis, la recherche scientifique a progressé de façon fulgurante, décrochant la philosophie dont elle a pourtant besoin. Celle-ci doit se réintéresser aux questions de société et de sciences, quitter le 5e arrondissement et les débats confinés à la Sorbonne et la rue d'Ulm. Aux Etats-Unis, il y a davantage d'implication dans la philosophie des sciences et de collaboration entre les scientifiques et les philosophes.
Nous avons pourtant la chance en France d'avoir un grand savoir-faire grâce à une longue histoire de nos philosophes. Ils doivent faire l'effort de s'intéresser aux sciences, mais également de se mettre à la portée du public. C'est le travail de pédagogie qu'ont entrepris les scientifiques depuis quelques décennies : dans les années 1970, les médecins hésitaient à dire au malade ce qu'il avait. Aujourd'hui, les patients savent ce qu'est l'ADN ou se renseignent sur leurs traitements via Internet. Les philosophes devraient avoir le même succès, les citoyens demanderaient alors plus d'éthique et on se reposerait peut-être moins sur les lois ! Les reculs du respect et de la tolérance font la multiplication des lois.
Quels problèmes éthiques rencontrez-vous dans votre discipline ?
La greffe est l'exemple type du questionnement sur l'identité. D'autant plus que nous dédions cette semaine à la transplantation d'organe. C'est donc l'occasion de rappeler qu'approximativement la liste d'attente pour un organe compte 6.500 patients dont seuls 3.400 ont été greffés. Plus de 350 patients décèdent chaque année par pénurie d'organes suite à un rejet de greffe. Nous sommes loin de l'Italie et de l'Espagne où le nombre de donneurs est nettement supérieur. Dans ce colloque, ce thème sera traité car le problème d'identité peut se poser aussi bien pour le donneur que pour le receveur. La greffe des organes extérieurs, comme les mains, ou les possibles greffes de visage ne peuvent pas échapper à ce questionnement.
EDGARDO D. CAROSELLA, CHEF DE SERVICE EN RECHERCHE HÉMATO-IMMUNOLOGIE À L'HÔPITAL SAINT-LOUIS
PROPOS RECUEILLIS PAR MATHIEU QUIRET
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