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Exit Gérard Le Fur. Depuis sa nomination comme directeur général en janvier 2007, l'ancien patron de la recherche de Sanofi-Aventis n'avait guère convaincu. Le jugeant piètre gestionnaire, ses grands actionnaires Total (12,7 %) et L'Oréal (8,7 %) ont choisi de le débarquer il y a deux semaines, ne lui versant que la moitié de l'indemnité à laquelle il pouvait prétendre. Simple révolution de palais ? Non. Cette décision annonce en fait la fin de l'« ère Dehecq ». Une ère ouverte il y a trente-cinq ans, lorsque Jean-François Dehecq, un jeune prof de maths recruté par Elf, est devenu directeur général du nouveau pôle de diversification du groupe pétrolier dans l'hygiène et la santé, baptisé Sanofi. Avec son mentor René Sautier, il a multiplié les acquisitions pour en faire un poids lourd de l'industrie pharmaceutique. Jusqu'à l'offensive victorieuse lancée sur Aventis, il y a quatre ans, qui a hissé Sanofi parmi les cinq premiers laboratoires au monde.
L'« ère Dehecq » s'est prolongée même lorsque Gérard Le Fur est devenu le numéro un opérationnel du groupe, l'an dernier. C'est Jean-François Dehecq qui avait personnellement imposé ce scientifique pour lui succéder à la tête du groupe. Un homme avec lequel il travaillait depuis tant d'années. « Gérard Le Fur, c'est à la fois mon fils et mon frère », résumait-il à l'époque. Avec le « fils » directeur général et le « père » toujours président du conseil d'administration, rien ne changeait vraiment dans la maison. Ce n'est pas Le Fur qui allait remettre en cause ce qu'ils avaient construit ensemble. Mais la page est en train de se tourner. Bien sûr, « le grand », le surnom de Jean-François Dehecq dans l'entreprise, est toujours là pour le moment. C'est même lui qui, il y a quelques mois, est allé, au nom du conseil d'administration, demander au cabinet Egon Zehnder de trouver un remplaçant à Gérard Le Fur. Au fil des mois, ses relations avec son ancien protégé étaient devenues exécrables. Ils s'étaient notamment opposés à propos d'une éventuelle OPA sur Bristol-Myers Squibb. Le Fur a beau avoir fait appel in extrémis à Anne Méaux, grande experte de la communication, pour redresser son image, cela n'a pas suffi. Son sort était déjà scellé.
En apparence, l'éviction de Gérard Le Fur constitue donc une victoire de Jean-François Dehecq. En apparence seulement. Car en réalité, le président du conseil se retrouve fragilisé. Ce groupe, c'est le sien. Ses déboires actuels, l'échec de Le Fur, le manque de nouveaux produits, il en est lui aussi comptable. Responsable. Cet été, certains administrateurs ont d'ailleurs envisagé de se séparer simultanément de Le Fur et Dehecq. Dans cette hypothèse, Jean-Pierre Garnier, l'ex-patron de GlaxoSmithKline, désireux de revenir au pays, aurait pu être nommé PDG. Mais « avec un patron formé à l'anglo-saxonne, on risquait des mesures très brutales, et cela a fait un peu peur », confie un témoin. Les membres du conseil ont aussi hésité à déboulonner un homme comme Dehecq, patron historique et ultra légitime, ayant la cote auprès des syndicats et disposant d'un solide réseau politique. Jean-Pierre Garnier a finalement pris la direction de Pierre Fabre.
Ce n'est que partie remise. Au mieux, Jean-François Dehecq ira jusqu'au bout de son mandat de président, en avril 2010, en passant peu à peu le témoin à Chris Viehbacher, le manager canado-allemand choisi comme nouveau directeur général. Dehecq aura alors soixante-dix ans. Au pire, il partira plus tôt que prévu. « Entre Dehecq et Viehbacher, le clash est prévisible, et on sait d'avance qui l'emportera », pronostique un proche du dossier. C'est que la mission confiée au nouvel homme fort de Sanofi-Aventis est claire : il doit muscler une recherche jugée défaillante, accélérer l'essor dans les pays émergents, et diversifier le groupe dans les aliments santé, faute d'autre relais de croissance. Bref, Chris Viehbacher est chargé de « modifier profondément » la stratégie du groupe, selon les propres termes du conseil. Une sorte de désaveu pour Jean-François Dehecq. Total et L'Oréal sont pressants. Même s'ils n'ont aucun problème de fin de mois, les deux poids lourds sont l'un comme l'autre décidés à se concentrer sur leurs métiers respectifs et à vendre leurs participations dans Sanofi-Aventis. Or en deux ans et demi, elles ont perdu environ 40 % de leur valeur. D'où leur décision de changer le patron, dans l'espoir de corriger le tir.
Le grand ménage qu'ils réclament va fatalement se traduire par des changements d'hommes. Plusieurs hauts responsables nommés par Jean-François Dehecq seront certainement sacrifiés lorsque Chris Viehbacher nommera son équipe. Fini le temps de la « bande à Dehecq », des pionniers prêts à se faire couper en rondelles pour leur patron. Finie aussi, sans doute, la gestion relativement douce sur le terrain social, marquée par la volonté « chiraquienne » de Dehecq de maintenir le maximum d'usines et d'emplois en France, le refus des grandes restructurations ou du recours massif à la sous-traitance. Finis également les liens politiques. Jean-François Dehecq avait su en jouer à l'époque où les prix des médicaments se négociaient pied à pied avec l'Etat. Et en 2004, il avait obtenu le soutien du gouvernement pour bloquer toute contre-OPA de Novartis sur Aventis. Aujourd'hui, les décisions se prennent à Bruxelles et Washington, et avoir de bonnes relations avec l'Etat compte de moins en moins.
L'« ère Dehecq », c'était enfin une relation privilégiée avec les grands actionnaires, en particulier le premier d'entre eux, Elf, devenu TotalFinaElf puis Total. C'est le groupe dont venait l'ex-PDG. A priori, le départ de Jean-François Dehecq et celui du duo Total-L'Oréal devraient pratiquement coïncider. Avec toute la difficulté de trouver de nouveaux actionnaires. Et le risque permanent de l'OPA hostile, d'autant plus forte que le groupe est affaibli et son capital émietté. Si elle se concrétisait, cette menace signerait définitivement la fin non seulement de l'époque Dehecq, mais de l'indépendance de Sanofi.
DENIS COSNARD est chef du service Industrie aux « Echos ».
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