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Le monde s'écroule, du moins celui de la finance, mais qu'importe. Tant qu'on a la santé ! On le voit d'ailleurs en Bourse, où le secteur de la pharmacie se porte finalement bien mieux que la moyenne dans le cataclysme général. Comme le disait déjà Volpone au XVIIe siècle : « O santé ! Santé ! Bénédiction des riches ! Richesse des pauvres ! Qui peut t'acquérir à un prix trop élevé, puisqu'il n'y a pas de joie dans ce monde sans toi. » Crise ou pas, la santé reste donc un business solide.
Très solide même, puisqu'il est encore capable d'afficher des croissances à deux chiffres et des marges bénéficiaires qui dépassent les 30 %. Ce qui n'empêche pas ce milieu feutré et exclusif de connaître lui aussi ses poussées de fièvre. La révolution de palais qui a agité la semaine dernière les couloirs du géant Sanofi en est une de taille. Un an et demi à peine après sa nomination, le directeur général Gérard Le Fur a été débarqué sous la pression des actionnaires pour avoir trop tardé à prendre la mesure des bouleversements en cours. Au nouvel arrivant donc d'appliquer une autre stratégie qui tournera autour du mot-clef de l'« ouverture » : aux partenaires, aux nouveaux produits, aux nouveaux pays. Comme dans l'automobile ou l'agroalimentaire. Le temps de la spécialisation à outrance, du monoproduit de masse, est désormais révolu. Place à la diversité, au sur-mesure industriel.
Car c'est le secteur tout entier de la pharmacie qui est en train de changer de phase et donc de modèle stratégique. La phase I, comme on dit pour les tests de médicaments, fut celle du confort douillet, celui des bastions nationaux, des petits labos heureux dans leur campagne. Un paysage émietté et sympathique, celui des débuts de toute industrie. Cette période s'est achevée il y a une vingtaine d'années avec la constitution de multinationales seules capables de suivre la véritable course aux armements, rendues nécessaires par l'accroissement considérable des frais de recherche (le coût de développement d'un médicament atteint le milliard d'euros) et de commercialisation (plus de 20 % du chiffre d'affaires). S'en est suivie une vague de fusions sans précédent, dont celle entre Sanofi et Aventis en 2004, qui aboutit à la concentration du secteur dans les mains d'une dizaine d'acteurs mondiaux.
Le symbole absolu de cette époque fut le Viagra, lancé en 1998. Cette petite pilule bleue qui redonne de la vigueur aux virilités fatiguées va doper également son propriétaire, l'américain Pfizer, devenu le numéro un mondial du secteur. Et le grand public de se familiariser avec le terme de « blockbuster », inspiré d'Hollywood. Ces médicaments stars dont le chiffre d'affaires annuel dépasse le milliard de dollars. On cible alors les maladies de masse au long cours ou métaboliques, comme les maladies cardio-vasculaires ou le diabète. Des médicaments très chers, remboursés par la Sécurité sociale et que le patient doit parfois prendre toute sa vie. Les trois premiers médicaments de Sanofi, actifs contre la thrombose (bouchage des veines ou des artères) ou le diabète, rapportent chacun plus de 2 milliards d'euros par an de chiffre d'affaires et représentent à eux seuls 25 % des ventes totales du groupe. Les deux figures de cette époque sont, d'un côté, le chercheur, qui trouve la pépite, de l'autre l'infatigable visiteur médical, qui fait le siège des praticiens. Pas étonnant que Gérard Le Fur soit passé de la direction de la recherche à celle de l'entreprise.
C'est cette période, qui n'aura été que transitoire, qui s'achève aujourd'hui. Car deux phénomènes vont fragiliser la stratégie du blockbuster, tous deux en provenance d'Amérique. En 2004, le laboratoire Merck retire précipitamment du marché son anti-inflammatoire Vioxx après parution d'études faisant état de risques d'accidents cardio-vasculaires pour les patients. Cette affaire a traumatisé le pays et mis une pression considérable sur l'organisme de tutelle, la Food and Drug Administration. Du coup, celle-ci, accusée de laxisme, a considérablement durci sa procédure d'autorisation des médicaments. Sanofi en a fait les frais, quand il a essuyé l'an dernier un refus pour la mise sur le marché de sa pilule anti-obésité, Acomplia, supposée être le nouveau médicament vedette de la firme.
Deuxième mouvement, face à l'inflation des dépenses de Sécurité sociale, les pouvoirs publics ont relâché les règles en matière de propriété industrielle. Elles ont autorisé les fabricants de médicaments génériques à attaquer les brevets avant même qu'ils ne tombent dans le domaine public. Ainsi, depuis cinq ans, le Plavix, grand succès mondial, est attaqué partout par des génériques alors que le brevet ne tombe qu'en 2011. Des armées d'avocats sillonnent la planète et épluchent les documentations dans l'espoir de trouver la faille qui permettra de faire chuter une vedette. Car, dès qu'un générique apparaît, la part de marché du leader s'effondre presque instantanément, du moins aux Etats-Unis, qui représentent la moitié du marché mondial. Ces deux éléments nouveaux, prudence des régulateurs et activisme des génériqueurs, ont créé un climat d'incertitude considérable autour des grands laboratoires. Car de nombreux médicaments vont tomber dans le domaine public entre 2009 et 2013, ce que les analystes de Morgan Stanley dans une grande étude sur la question (1) appellent « la falaise 2013 ». Les chutes pourront être spectaculaires. L'anticholestérol Lipitor de Pfizer lui rapporte 12 milliards de dollars par an, soit le quart de son chiffre d'affaires. C'est le médicament le plus vendu au monde. L'arrivée des génériques dès 2011 pourrait d'un coup rétrograder le laboratoire américain de sa place de numéro un mondial, en dessous des cinq premiers mondiaux ! Et comme les médicaments qui suivent passent beaucoup plus difficilement la rampe administrative, le relais n'est pas assuré. C'est bien le problème de Sanofi, qui comptait sur l'Acomplia pour succéder, en termes de ventes, au Plavix et autres Lovenox.
Que faire ? Les spécialistes de Morgan Stanley suggèrent trois pistes. Premièrement, se diversifier dans des activités moins cycliques (diagnostic, ophtalmologie, alicaments, santé animale, médicaments sans ordonnance...) ou plus difficiles à copier comme les vaccins ou la biotechnologie, ainsi que les médicaments sur mesure. Deuxièmement, réduire largement les frais commerciaux et recourir à la sous-traitance, y compris dans la recherche. Enfin, mettre le cap sur les pays émergents, qui sont les seuls aujourd'hui à continuer de croître. Une voie suivie notamment par les suisses Novartis et surtout Roche, la star du secteur grâce à sa présence dans la biotechnologie (Genentech) et le diagnostic. Toutes ces mesures ont été déjà engagées chez Sanofi, qui a donné un coup d'accélérateur cette année en multipliant les acquisitions, que ce soit dans les vaccins, les pays de l'Est ou les alicaments. Trop peu trop tard. Les actionnaires, pressés de valoriser leur participation pour sortir, ont jugé qu'il était temps de tourner la page.
Les atouts
· Des médicaments vedettes.
· Un portefeuille large.
· Très présent dans les vaccins (Pasteur).
· Numéro quatre mondialdu secteur.
Les risques
· Perte des brevets des vedettes vers 2011.
· Faible en biotechnologie.
· Manque de nouveaux médicaments à venir.
pescande@lesechos.fr(1) « Pharma 2.0-Transitiontoo slow », Morgan Stanley, janvier 2008.
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